La démonstration industrielle du recyclage enzymatique du textile, annoncée mardi, a de quoi séduire. Mais pour les actionnaires de Carbios, l’équation se joue désormais bien loin des paillasses de laboratoire, du côté des comités de crédit et des tables de négociation. Car c’est là que se décidera, ou non, l’entrée en service de la première usine commerciale du groupe à Longlaville.
Le consortium Fiber-to-Fiber, qui réunit des marques de sport et d’outdoor telles que Patagonia, PUMA et Salomon, a validé la production à l’échelle industrielle de T-shirts en polyester recyclé. Les pièces ont été confectionnées à partir de déchets textiles et plastiques complexes, sur des lignes de fabrication européennes existantes. Le procédé enzymatique quitte ainsi le périmètre étroit de la recherche pour entrer dans celui de la production courante.
Jusqu’ici, cette technologie était surtout associée aux bouteilles et aux emballages transparents. Qu’elle s’attaque à des mélanges textiles difficiles à valoriser change la donne : le marché adressable s’élargit sensiblement, à l’heure où l’industrie de la mode subit une pression réglementaire et environnementale croissante. L’adhésion de partenaires comme PUMA ou Patagonia constitue, aux yeux de nombreux observateurs, le véritable atout de cette annonce. Un procédé, aussi performant soit-il, reste lettre morte sans débouchés commerciaux ni réorganisation des chaînes d’approvisionnement par les marques.
Autre point non négligeable : la validation sur des lignes européennes déjà en place abaisse fortement la barrière à l’entrée pour le secteur, puisqu’il n’est pas nécessaire de bâtir des capacités de traitement entièrement nouvelles.
Une trésorerie sous surveillance
Reste que l’enthousiasme technique ne dispense pas de regarder les comptes. Publiés il y a une semaine, les résultats du premier semestre 2026 brossent le portrait d’une scale-up en croissance : les charges d’exploitation ont reculé de 19 % sur un an, à 14,4 millions d’euros, mais la perte nette s’établit à 9,4 millions d’euros pour un déficit opérationnel de 11,8 millions. Le groupe disposait de 48 millions d’euros de trésorerie au 30 juin 2026, une réserve qui impose une gestion rigoureuse.
Le véritable test demeure la construction et le démarrage de l’usine de Longlaville. Sur ce front, les choses avancent : les comités de crédit de la plupart des prêteurs concernés ont donné leur accord au cours de l’été. Une convention commerciale avec un acteur du secteur des boissons est par ailleurs en cours de finalisation. Si elle aboutit, les préventes atteindraient 60 % de la capacité nominale de l’installation, de quoi asseoir solidement le financement externe.
Le marché attend des preuves, pas des promesses
En Bourse, le titre se négociait à 5,59 euros, en hausse de 3,1 % sur la séance, après une clôture de 5,42 euros la veille. La performance annuelle, elle, trahit le scepticisme ambiant : l’action accuse un repli de 51 % depuis le 1er janvier, pour une capitalisation de 100,22 millions d’euros. Les investisseurs réclament désormais des preuves tangibles de rentabilité, et non plus seulement des séries pilotes convaincantes.
Deux scénarios se dessinent. Si le management signe rapidement le contrat dans les boissons et boucle intégralement le financement de Longlaville, la défiance pourrait se dissiper et ouvrir la voie à une réévaluation. À l’inverse, un échec des négociations ou un nouveau retard exposerait les actionnaires à un coup dur : avec une perte semestrielle supérieure à 9,4 millions d’euros, la société continue de consommer du cash, même à dépenses réduites. Les 48 millions d’euros disponibles offrent un répit, pas un délai illimité. Si des banques retiraient leur engagement ou durcissaient les conditions, Carbios se retrouverait sous tension, avec pour seule issue possible une augmentation de capital réalisée à un cours déprimé — une dilution lourde de conséquences après une chute de 52 % depuis janvier.
La validation industrielle du textile a levé une part importante du risque d’exécution technologique. Il reste au management à transformer l’essai sur le terrain commercial : parapher le contrat dans les boissons et verrouiller le montage financier de Longlaville. Ces deux jalons constituent, à eux seuls, la prochaine grande échéance pour le titre.
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