La guerre de tranchées qui couve chez EssilorLuxottica depuis la rentrée a franchi un cap symbolique. Vingt cadres de premier plan du géant franco-italien de l’optique ont signé un mémo interne pour défendre bec et ongles leur patron, Francesco Milleri, pris pour cible par Leonardo Maria Del Vecchio, fils du fondateur disparu. Dans ce texte adressé aux salariés, les signataires présentent le président du directoire comme le véritable gardien de l’héritage de Leonardo Del Vecchio et balaient d’un revers de main les accusations de stratégie à la dérive.
L’offensive de l’héritier ne date pas d’hier. Fin août, Leonardo Maria Del Vecchio a claqué la porte de ses fonctions dirigeantes, abandonnant notamment les rênes de Ray-Ban, la marque phare du groupe. Les médias ont alors évoqué des divergences profondes sur la conduite stratégique du groupe. Dimanche, lors d’une conférence économique, il a remis une couche en réclamant ni plus ni moins qu’un nouveau chapitre pour le groupe, pointant du doigt l’effondrement boursier de l’entreprise.
Le conseil d’administration verrouille le soutien à sa direction
La riposte n’a pas traîné. Dès mercredi, le conseil d’administration a publié une déclaration unanime de soutien à Francesco Milleri et à son adjoint Paul du Saillant, réaffirmant sa confiance dans l’ensemble de l’équipe dirigeante et dans la feuille de route en cours. Un front uni qui contraste avec la sortie publique du fils du fondateur, geste peu habituel au sein d’un actionnariat familial traditionnellement soudé.
Sur le front boursier, la situation reste tendue. Le titre cotait ce jour 147,60 euros, en hausse de 0,9 %, mais affiche une chute de 46 % depuis le début de l’année. Il reste très loin de son sommet de 52 semaines, à 323,70 euros. Vendredi dernier, l’action avait clôturé à 148,10 euros, soit seulement 2,4 % au-dessus de son plancher annuel touché le 10 septembre. Son RSI, à 31, signale une configuration de survente sans qu’aucun signe de stabilisation ne se dessine pour l’instant. L’écart au 200-jours, environ 29 % en dessous, trahit davantage une crise de confiance qu’un simple trou d’air opérationnel.
Des comptes semestriels solides pour contrer le sentiment
Les chiffres, justement, racontent une autre histoire. Selon Bloomberg, les dirigeants qualifient dans leur mémo la dégringolade de plus de 50 % depuis novembre dernier de réaction de marché déconnectée des fondamentaux. Ils brandissent les résultats du premier semestre 2026 : un chiffre d’affaires de 14,818 milliards d’euros, en progression de 9,7 % à devises constantes, un résultat opérationnel ajusté en hausse de 15 % et un bénéfice net de 1,921 milliard d’euros.
Pour ancrer ce discours dans les faits, le groupe a lancé fin août un vaste programme de rachat d’actions de plus de 800 millions d’euros. Première salve : 424 681 titres rachetés entre le 31 août et le 3 septembre. La direction y voit la preuve de la capacité de création de valeur et des perspectives de long terme du spécialiste de l’optique.
Delfin, le vrai théâtre des opérations
Derrière la bataille boursière se joue un duel autrement plus feutré, au sein de la holding familiale Delfin, qui détient 32,4 % du capital. Leonardo Maria Del Vecchio y tente de peser sur la gouvernance pour l’aligner sur les décisions des actionnaires majoritaires. Selon Il Sole 24 Ore, une décision de justice est attendue le 22 septembre devant un tribunal luxembourgeois, portant sur des droits de préemption liés à des blocs d’actions au sein de la famille.
Un autre dossier pourrait rebattre les cartes. Reuters a rapporté que le testament du couturier Giorgio Armani, décédé en 2025, cite EssilorLuxottica aux côtés de LVMH et L’Oréal parmi les acquéreurs ou partenaires potentiels en cas de cession future d’une participation dans Armani. Le groupe s’est refusé à tout commentaire. Si le dossier devait s’inviter dans l’agenda alors que la querelle interne n’est pas réglée, l’incertitude sur la trajectoire stratégique monterait d’un cran.
Le prochain test, c’est la parole de l’héritier
Tant que le conseil reste soudé derrière Milleri et que la charge de Del Vecchio demeure un coup isolé, le marché pourrait finir par considérer la valorisation actuelle — environ 54 % sous le plus haut de 52 semaines — comme une réaction excessive à un conflit amplifié par les médias. L’épisode du rachat d’actions, lui, montre que la direction ne compte pas rester les bras croisés.
Mais que la cohésion se fissure au sein de la famille ou du conseil, ou que les indices d’un rôle dans une opération Armani se précisent, et l’incertitude s’installera durablement, maintenant la pression sur le cours. Le véritable baromètre pour les investisseurs tient désormais à un seul homme : Leonardo Maria Del Vecchio poursuivra-t-il sa croisade au grand jour, ou le conflit se réglera-t-il à huis clos ? En attendant, le dossier EssilorLuxottica reste un cas d’école où les questions de gouvernance prennent le pas sur la substance industrielle du groupe, qui poursuit par ailleurs son expansion mondiale, à l’image du rachat de l’enseigne thaïlandaise Top Charoen.
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