Le marché a parfois des accès de lucidité brutale. En une séance, le titre Eutelsat a bondi de 24 % pour finir à 1,70 euro, signant son plus fort gain quotidien depuis 16 mois. Derrière ce mouvement, il n’y a ni publication de résultats ni contrat industriel surprise, mais un mélange de géopolitique, de licences et de nervosité autour des infrastructures satellitaires.
L’élément déclencheur est venu de la guerre en Ukraine. Des responsables ukrainiens ont indiqué que SpaceX avait restreint le service militaire Starshield sur des terminaux à déplacement rapide, ce qui a perturbé des missions de drones et conduit à l’annulation de certaines opérations. Pour les investisseurs, le signal est clair : lorsque l’accès à une constellation privée américaine se complique, la question d’une alternative européenne cesse d’être théorique.
C’est précisément là qu’Eutelsat entre en scène. Le groupe français opère déjà des services de connectivité pour l’Ukraine via ses satellites LEO et GEO. Selon AlphaValue, une partie de cette fourniture au militaire ukrainien est même financée par le gouvernement allemand. Mais l’écart technique reste immense avec Starlink : ce dernier dispose d’environ 10.000 satellites en orbite, contre un peu plus de 600 pour OneWeb, la constellation d’Eutelsat.
Le remplacement ne se fait pas d’un simple clic. Il suppose de changer des milliers de terminaux propriétaires et d’adapter toute l’infrastructure au sol. Des experts soulignent en outre que OneWeb n’est que partiellement adapté à un usage direct sur la ligne de front, en raison de son profil de performance et des caractéristiques de ses terminaux. Autrement dit, la hausse du titre repose sur une attente stratégique, pas sur une équivalence opérationnelle.
Reste qu’Eutelsat avance un autre argument de poids : l’Inde. Sunil Bharti Mittal, président co-administrateur du groupe et via Bharti Enterprises deuxième actionnaire d’Eutelsat avec 17,88 % derrière l’État français, a expliqué lors du Bloomberg New Economy Forum que OneWeb y détenait un net avantage réglementaire sur Starlink. La demande de licence a été déposée il y a cinq ans, le réseau au sol est prêt depuis trois ans et les satellites survolent déjà le sous-continent.
La directrice Inde du groupe, Neha Idnani, avait déjà précisé le 8 octobre que les démarches formelles étaient achevées et qu’il ne restait que des validations de sécurité avant le lancement commercial. Les autorisations finales de sûreté et l’attribution du spectre manquent encore, mais le dossier indien apparaît comme l’un des rares marchés où Eutelsat peut revendiquer une avance concrète.
Cette dimension réglementaire prend d’autant plus de relief que l’Union européenne cherche à réduire sa dépendance. Bruxelles prévoit d’intégrer des capacités commerciales au programme gouvernemental GOVSATCOM à partir du début de 2027. En parallèle, IRIS², le projet de constellation européenne de plus de 300 satellites, ne devrait pas être pleinement opérationnel avant 2029. D’ici là, le continent reste largement tributaire d’acteurs extérieurs.
L’industrie, elle, poursuit son travail. Eutelsat a indiqué qu’Airbus Defence and Space avait achevé il y a environ deux semaines les 32 premiers nouveaux satellites OneWeb, préparés pour un lancement avec des fusées SpaceX. Cette montée en puissance montre que la constellation continue de s’étoffer, même si elle demeure très loin de l’échelle du réseau de son grand rival américain.
La valorisation du groupe rappelle toutefois la prudence persistante du marché. Malgré la séance de hausse, Eutelsat ne vaut que 1,66 milliard d’euros en capitalisation boursière. Sur douze mois, l’action affiche encore une baisse de 44 %. Le rebond de mercredi traduit donc moins une révision complète du dossier qu’un regain d’intérêt pour un actif devenu, aux yeux de nombreux investisseurs, un proxy de souveraineté orbitale.
Le dossier Eutelsat reste ainsi traversé par deux réalités. D’un côté, un opérateur qui bénéficie d’avancées tangibles en Inde et d’un rôle accru dans les discussions européennes sur la résilience satellitaire. De l’autre, une base industrielle encore trop modeste pour rivaliser à court terme avec Starlink. Le marché a choisi, mercredi, de saluer la première. Il n’a pas effacé la seconde.
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