Jensen Huang a choisi un décor peu banal pour délivrer son message. C’est depuis Dumfries House, la résidence écossaise du roi Charles III, que le patron de Nvidia a annoncé que le nombre de puces écoulées par son groupe doublerait l’an prochain par rapport à l’exercice en cours. Un effet d’annonce qui a immédiatement porté le titre : à la Bourse allemande, l’action gagnait 2,7 % à 191,40 euros, contre une clôture de 186,38 euros la veille.
La précision a son importance. L’engagement de Huang porte sur les volumes, pas sur le chiffre d’affaires. Pour l’exercice clos en janvier 2028, Nvidia table sur des recettes d’environ 673 milliards de dollars, soit une progression de 70 % sur un an. Le groupe n’a pas communiqué de quantités globales, mais un repère aide à mesurer l’ampleur de la tâche : à l’automne 2025, six millions de GPU Blackwell avaient été livrés en l’espace de quatre trimestres. Tenir la promesse suppose donc que les chaînes d’approvisionnement suivent, que les capacités des fondeurs montent en puissance et que la demande — opérateurs cloud, États, entreprises — absorbe réellement une telle production.
Un débat de fond avec le roi Charles
La visite écossaise ne se limitait pas aux perspectives commerciales. Autour de la table, aux côtés de Huang, figuraient notamment Demis Hassabis, président de Google DeepMind, ainsi que des représentants d’OpenAI et d’Anthropic. Le souverain britannique a mis en garde l’assemblée contre des « dangers existentiels » si l’IA tombait entre de mauvaises mains.
Le dirigeant de Nvidia a répliqué en défendant une approche différente : réguler le produit plutôt que la technologie sous-jacente. À ses yeux, l’intelligence artificielle se distingue trop fondamentalement des réseaux sociaux pour que le modèle de régulation appliqué à ces derniers serve de référence. Aucun accord formel n’a été conclu à l’issue de la rencontre.
Brookfield, ou la stratégie d’un groupe qui finance sa propre demande
À cette actualité s’en ajoute une autre, révélée le même jour : Nvidia a injecté deux milliards de dollars dans le Brookfield Artificial Intelligence Infrastructure Fund, renforçant ainsi son partenariat avec Brookfield Asset Management. Doubler les livraisons de puces implique de disposer des centres de données pour les héberger, de l’énergie pour les faire tourner et des montages financiers pour porter l’ensemble. Le groupe californien ne se contente plus de vendre des composants : il participe à la conception et au financement de toute l’infrastructure de l’IA, sécurisant par là même la demande pour ses propres produits.
Cette logique s’inscrit dans une dynamique déjà à l’œuvre. Le rachat de Hugging Face, il y a une quinzaine de jours, et la publication des comptes du deuxième trimestre fiscal, il y a trois semaines, ont visiblement donné de l’élan au titre, qui s’est depuis rapproché de ses sommets.
UBS voit encore du potentiel, Huawei avance ses pions
Sur le plan de la valorisation, le débat reste ouvert. UBS estime que, malgré une capitalisation déjà colossale, le potentiel n’est pas épuisé. Le modèle de la banque suisse intègre une contraction des marges d’environ 800 points de base à l’horizon 2029/2030 et une croissance annuelle du chiffre d’affaires limitée à environ 3 % — des hypothèses pourtant prudentes qui débouchent sur un retour sur capital investi (CFROI) de 86 %.
L’établissement helvétique identifie toutefois deux menaces : la concurrence des puces Ascend de Huawei et la multiplication des fournisseurs de cloud qui développent leurs propres processeurs. Ce front s’intensifie. Sur sa grand-messe de Shanghai, Huawei a dévoilé l’Ascend 960DT, présenté comme deux fois plus performant que son prédécesseur, avec les générations Ascend 970 et 980 annoncées pour 2028 et 2029. Le calendrier n’est pas anodin : l’annonce intervient la semaine précédant la rencontre prévue le 24 septembre à Washington entre les présidents Trump et Xi.
Un titre à 5,6 % de son plus haut
Techniquement, Nvidia reste sur une pente ascendante. Après une clôture à 191,16 euros, la valeur évolue à environ 5,6 % sous son plus haut sur 52 semaines de 202,50 euros, touché seulement à la mi-mai. L’écart à la moyenne mobile à 200 jours, établie à 170,86 euros, ressort à 12 % — signe que la tendance de fond demeure haussière, même si le titre a récemment lâché du lest. La volatilité annualisée, elle, se maintient autour de 40 %.
Reste une interrogation de fond, que la prochaine publication trimestrielle, attendue le 17 novembre, viendra trancher : si Huang dit vrai et que les volumes doublent réellement, les capacités de production des fondeurs suffiront-elles à honorer un tel engagement ? La réponse pèsera davantage sur le cours que n’importe quelle annonce d’une journée d’été en Écosse. D’ici là, Nvidia continuera de servir de baromètre à la foi dans la révolution de l’IA — une foi que des investissements comme celui consenti dans le fonds de Brookfield transforment peu à peu en béton et en câbles.
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