Le patron de Nvidia, Jensen Huang, a profité de la conférence technologique Communacopia+ organisée par Goldman Sachs, jeudi, pour tordre le cou à l’idée d’un essoufflement du cycle d’investissement dans l’intelligence artificielle. L’infrastructure IA n’en serait qu’à ses balbutiements, a-t-il martelé, la demande des fournisseurs de cloud, des entreprises, des fabricants d’appareils et des « neoclouds » restant vigoureuse. Chiffre à l’appui : les systèmes équipés de Grace, Blackwell et NVLink progressent de 27 % d’un mois sur l’autre.
Cette sortie intervenait alors que le titre a fait grise mine en Bourse. L’action a terminé la séance de vendredi à 188,22 euros, quasiment inchangée sur la journée, mais en repli de 5,4 % sur la semaine. Il manque encore 7,1 % au cours pour retrouver son plus haut de 52 semaines de 202,50 euros, atteint seulement à la mi-mai. La prise de parole de Huang ressemble donc aussi à une tentative de dissiper les doutes sur la pérennité de la demande d’IA, qui ont vraisemblablement pesé sur le cours ces dernières semaines.
Un agenda réglementaire qui se charge
Sur le front juridique, Reuters rapportait mercredi que le département de la Justice américain examine si Nvidia a sciemment structuré son accord de licence avec la start-up d’IA Groq de manière à échapper à un contrôle antitrust. Au cœur du dossier : une transaction de 17 milliards de dollars conclue l’an dernier, assortie d’une licence non exclusive, tandis que dans le même temps le groupe californien débauchait plusieurs cadres de Groq.
Presque simultanément, vendredi, Reuters indiquait qu’Anthropic discutait de l’entrée de Nvidia à son capital en tant qu’investisseur d’ancrage, en vue d’une éventuelle introduction en Bourse. Une source chiffre l’investissement potentiel à dix milliards de dollars au maximum. Aucun des deux volets n’est tranché, mais leur concomitance illustre la position singulière de Nvidia, coincé entre une expansion tous azimuts et une attention réglementaire croissante.
Des annonces en série pour élargir la toile
Le jour même de son intervention, le groupe a dévoilé une salve de partenariats destinés à montrer l’ampleur de son assise. Avec Firmus, Sharon AI, IREN, Megaport, ResetData, CDC, NEXTDC et AirTrunk, il prévoit de bâtir en Australie une infrastructure d’IA d’une capacité pouvant atteindre deux gigawatts à l’horizon 2027. En parallèle, Nvidia a annoncé une collaboration avec Palantir Technologies, dont la première étape consiste à déployer des applications d’IA souveraines pour les chaînes d’approvisionnement critiques, au sein même des propres activités du fabricant de puces.
Sur le salon IBC 2026, le groupe a par ailleurs présenté une offre élargie baptisée « AI for Media », tournée vers les diffuseurs, les acteurs du sport et les services de streaming mondiaux. Objectif affiché : porter ses accélérateurs et ses plateformes logicielles au-delà des clients traditionnels des centres de données.
Le segment grand public n’est pas en reste. Selon Reuters, Lenovo et Acer lanceront en octobre les premiers ordinateurs Windows équipés de la puce RTX-Spark, un jalon supplémentaire dans la stratégie visant à intégrer des fonctions d’IA directement dans les PC. Nvidia a en outre annoncé pour septembre de nouveaux titres sur son service de streaming GeForce NOW, à commencer par le jeu de basket NBA 2K27, doté d’une nouvelle technique de rendu appelée DLSS 5.
Deux scénarios pour les prochaines semaines
Pour les investisseurs, tout se résume à une interrogation : la stratégie d’expansion verticale agressive — acquisitions, financement de clients, déploiement d’infrastructures — se poursuivra-t-elle sans entrave, ou l’examen croissant des autorités freinera-t-il la cadence ? L’enquête sur Groq n’est pas un épisode isolé : elle servira de cas d’école pour la manière dont le DOJ appréhendera à l’avenir la puissance de marché de Nvidia. Un verdict défavorable mettrait sous surveillance renforcée d’autres opérations, à commencer par une éventuelle participation dans Anthropic.
Si l’examen se solde par une simple étape procédurale sans conséquences lourdes, le cap reste inchangé. La prise de participation envisagée chez Anthropic viendrait alors confirmer que Nvidia ne se contente plus d’être un fournisseur de puces, mais s’impose comme un bailleur de fonds central de l’écosystème IA. La récente relèvement de recommandation par Piper Sandler à « Strong Buy », vendredi, suggère qu’au moins un cabinet d’analystes accorde davantage de poids à la dynamique opérationnelle qu’aux risques réglementaires.
Le revers de la médaille ne se limite toutefois pas à l’issue de l’enquête Groq. Si le département de la Justice conclut que Nvidia a délibérément choisi des montages pour contourner un contrôle, les retombées pourraient être vastes : injonctions, voire révision en profondeur des règles encadrant ses futurs accords de licence et d’investissement. Les discussions avec Anthropic, encore non contraignantes, en pâtiraient. S’y ajoute un risque structurel : plus Nvidia cumule les casquettes de fabricant de puces, d’investisseur et de partenaire d’infrastructure, plus il s’expose aux autorités de la concurrence à travers le monde.
Le seuil technique à surveiller
Côté graphique, la configuration diffère légèrement selon la référence retenue. Le titre évolue tout près de sa moyenne mobile à 50 jours, autour de 185 euros, tantôt juste en dessous, tantôt 1,7 % au-dessus selon la séance observée — signe d’une tendance de fond intacte, mais sans euphorie. Le repli des dernières semaines ressemble davantage à une pause qu’à une réévaluation fondamentale, d’autant que les propos de Huang sur la demande n’ont livré aucun signal de fléchissement.
Tant que l’enquête Groq demeure au stade de l’examen et qu’aucune accusation formelle n’est notifiée, le récit opérationnel — montée en puissance des infrastructures, nouveaux partenariats, possible entrée au capital d’Anthropic — devrait soutenir la valorisation. Un basculement vers une procédure officielle constituerait en revanche un test de résistance pour l’ensemble de la stratégie d’expansion, et pas seulement pour l’accord Groq. Deux signaux méritent l’attention dans les prochaines semaines : une éventuelle décision ou escalade du côté du DOJ, et des précisions plus concrètes sur une participation dans Anthropic si les négociations deviennent officielles. D’ici là, la zone des 185 euros reste la ligne de démarcation entre une lecture sereine des risques réglementaires et une réévaluation plus sévère.
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