Il y a une phrase à retenir pour saisir où en est Nvidia aujourd’hui : le déploiement de l’infrastructure d’IA n’en est qu’à ses débuts. Jensen Huang l’a répétée lors de la conférence Communacopia + Technology organisée par Goldman Sachs, et il ne s’agissait pas d’un slogan marketing. Derrière cette formule se cache un goulot d’étranglement bien réel : chaînes d’approvisionnement, foncier, électricité. Les puces ne sont plus l’élément limitant.
La remarque mérite qu’on s’y attarde. Quand une entreprise dont la capitalisation avoisine 4 544 milliards d’euros évoque publiquement des contraintes physiques, le récit de croissance se déplace. La question n’est plus de savoir si la demande est au rendez-vous, mais si l’énergie et les surfaces disponibles suffiront à la servir. Le dirigeant a chiffré à 27 % la croissance mensuelle des systèmes Grace, Blackwell et NVLink — un rythme qui traduit l’écart persistant entre les besoins des fournisseurs de cloud, des entreprises, des fabricants d’appareils et des « neoclouds », et ce qui peut être livré à court terme.
Deux gigawatts, un moyen-âge électrique
C’est précisément là que s’inscrit la deuxième grande annonce de la semaine écoulée. Nvidia a dévoilé, avec un large cercle de partenaires — Firmus, Sharon AI, IREN, Megaport, ResetData, CDC, NEXTDC et AirTrunk —, un programme d’extension de l’infrastructure d’IA en Australie. Objectif : jusqu’à deux gigawatts de capacité d’ici 2027, destinés à ce que l’on appelle des usines d’IA DSX. Deux gigawatts, ce n’est pas un chiffre abstrait : c’est la puissance d’un parc de centrales de taille moyenne. Qu’un fabricant de puces raisonne désormais en gigawatts en dit plus sur la mutation du secteur que n’importe quel indicateur comptable.
Le deuxième fil rouge de ces annonces, c’est le glissement du matériel pur vers des piles d’IA souveraines, contrôlées par des États ou des entreprises. Nvidia a confirmé un partenariat avec Palantir Technologies pour porter cette IA souveraine dans les chaînes d’approvisionnement critiques, en commençant par les propres opérations du groupe. La combinaison du stack souverain de Palantir et des modèles ouverts Nemotron de Nvidia doit démontrer comment concilier maîtrise des données et des modèles avec l’infrastructure de calcul du Californien. Croire que Nvidia vend seulement des puces, c’est manquer à quel point le groupe se positionne désormais comme fournisseur d’infrastructure pour des chaînes de valeur entières : puce, modèle, application, exploitation.
Du centre de données au bureau
En parallèle, l’entreprise pousse l’IA vers les terminaux. Dès le 3 septembre, à l’IFA de Berlin, elle a présenté ses nouveautés autour de l’IA locale et de GeForce NOW, dont le DLSS 5 pour les nouveaux jeux. Quelques jours plus tard, Reuters rapportait que Lenovo et Acer commercialiseront en octobre les premiers ordinateurs Windows équipés de la puce RTX-Spark — un pas qui transporte les fonctions d’IA du centre de données vers le portable et le bureau.
Cette diversification, du seul segment des centres de données vers les produits grand public, ressemble à une réponse aux limites de capacité décrites par Huang : si l’électricité et le foncier restent rares, la puissance de calcul en périphérie du réseau gagne en importance. La couverture du groupe s’étend d’ailleurs à d’autres terrains. Sur l’IBC 2026 d’Amsterdam, qui se tient de vendredi à lundi, Nvidia présente de l’IA en temps réel pour la diffusion et le streaming. Côté grand public, GeForce NOW enrichit son catalogue de 26 nouveaux jeux en septembre, emmenés par NBA 2K27 et son rendu neuronal DLSS 5. On peut y voir un portefeuille qui se disperse — ou la preuve que Nvidia cherche à enfoncer l’IA dans chaque niche imaginable avant qu’un concurrent ne s’en empare.
Une action en salle d’attente
En Bourse, cette équation se traduit par une réaction plutôt sobre. Le titre a clôturé vendredi à 188,22 euros, quasiment inchangé sur la journée. Sur les sept dernières séances, il a cédé 5,1 %, et 3,3 % sur un mois. L’écart avec le plus haut sur douze mois, à 202,50 euros, atteint 7,1 % — un sommet touché à la mi-mai. À l’inverse, le cours reste à bonne distance du plancher de septembre dernier, à 141,92 euros, soit environ un tiers au-dessus.
L’indice de force relative, proche de 49, ne signale ni surchauffe ni capitulation, mais un titre en mode attentiste. Le marché ne remet donc pas en cause le récit de croissance à long terme — trop de chantiers avancent en parallèle, de l’Australie aux propres chaînes d’approvisionnement du groupe —, il marque simplement une pause après un gain de 25 % sur douze mois et de 17 % depuis le début de l’année.
Le dossier Hugging Face, qui a dominé les gros titres la semaine passée, doit encore franchir l’obstacle réglementaire, avec une finalisation attendue au premier semestre 2027. D’ici là, la marge d’interprétation reste large quant à la manière dont activité des puces, écosystème de modèles et infrastructure physique s’articuleront en un ensemble cohérent.
La vraie interrogation n’est donc pas de savoir si la demande pour la technologie Nvidia perdurera. Elle est de savoir si l’électricité, le foncier et les autorisations réglementaires suivront le rythme que Huang qualifie lui-même de « précoce ». Celui qui résoudra cet obstacle pèsera sur la vitesse à laquelle les gigawatts annoncés se transformeront en centres de calcul réellement en service.
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