La crise de gouvernance qui secoue EssilorLuxottica depuis plusieurs semaines a franchi un nouveau palier. Vingt dirigeants de premier plan du géant franco-italien de l’optique ont signé un mémo interne, rapporté par Bloomberg vendredi, pour défendre collectivement le président-directeur général Francesco Milleri. Une démonstration de force qui intervient après le soutien unanime apporté la veille par le conseil d’administration à Milleri, au vice-CEO Paul du Saillant et à l’ensemble de l’équipe dirigeante.
Le texte des cadres répond point par point aux critiques formulées par Leonardo Maria Del Vecchio, fils du fondateur disparu et ancien directeur de la stratégie du groupe, parti le mois dernier. Ce dernier avait justifié son départ par un style de management jugé « distant » et « impersonnel ». Les signataires du mémo contestent cette lecture et présentent au contraire Milleri comme le gardien de l’héritage de Leonardo Del Vecchio. Ils rejettent également toute tentative de lui imputer la chute du titre : depuis novembre, plus de la moitié de la capitalisation boursière s’est évaporée, rappelle Bloomberg.
Un poste stratégique volontairement laissé vacant
Détail révélateur de la détermination du camp Milleri : le patron aurait choisi de ne pas pourvoir le poste de directeur de la stratégie laissé vacant par le départ de Del Vecchio. Un signe de fermeté, alors que la deuxième ligne du groupe affiche son unité.
En amont, l’offensive publique de l’héritier avait pris une tournure politique. Lors du forum de Cernobbio, Leonardo Maria Del Vecchio avait réclamé un changement de cap pour le lunetier, en s’appuyant sur la perte de plus de la moitié de la valeur boursière du groupe ces derniers mois. Une sortie qui constitue, de fait, un défi direct lancé à la direction par un membre de la famille actionnaire de contrôle.
Delfin reste aux commandes du capital
Derrière la bataille de personnes se joue aussi une affaire familiale. Delfin, la holding de la famille Del Vecchio, demeure le premier actionnaire avec environ 32,4 % du capital. Les droits de vote sont toutefois plafonnés à 31 % par actionnaire, conformément aux statuts, selon une communication sur les droits de vote en circulation arrêtée au 31 août.
Pour tenter de rassurer le marché, le groupe avait déjà lancé fin août un programme de rachat d’actions de plus de 800 millions d’euros, portant sur un maximum de cinq millions de titres. Un signal envoyé aux investisseurs sur la confiance du management dans les perspectives de long terme, malgré la tourmente.
Le titre toujours sous pression
La démonstration d’unité n’a pas suffi à retourner la tendance. L’action a clôturé vendredi à 148,10 euros, en hausse de 1,2 % sur la séance, mais elle évolue toujours à proximité immédiate de son récent point bas sur 52 semaines. Sur un mois, la baisse atteint 10 %, et il manque 54 % au titre pour rejoindre son sommet annuel du 13 novembre.
Les repères techniques confirment la tension. La valeur ne se situe qu’à environ 2 % au-dessus de son plancher de 52 semaines de 144,65 euros, touché début septembre, alors qu’elle reste à plus de la moitié de son pic de 323,70 euros atteint en novembre dernier. Elle évolue par ailleurs 9,6 % sous sa moyenne mobile à 50 jours, à 163,89 euros, signe que la tendance court terme demeure baissière. L’indice de force relative (RSI) à 14 jours, à 31,0, traduit une configuration de survente, propice à un rebond technique si les turbulences s’apaisent.
Deux issues possibles
Le facteur décisif des prochaines semaines tient en une question simple : le conseil d’administration restera-t-il soudé derrière Milleri, ou les critiques de Del Vecchio gagneront-elles du terrain au sein de la famille et chez Delfin ? Reuters a présenté la couverture unanime du board comme le principal facteur de risque pour le titre : ce n’est pas l’activité opérationnelle, mais bien la gouvernance qui dicte aujourd’hui la formation du cours. Tant que la dispute publique entre une partie de la famille fondatrice se poursuivra, chaque nouvelle prise de parole pèsera davantage que les résultats.
Si la position du conseil l’emporte et que les critiques publiques s’éteignent, le titre pourrait corriger rapidement sa situation de survente. Une posture unie de Milleri et de son équipe, accompagnée de signaux plus calmes du côté des actionnaires, pourrait restaurer la confiance. La conférence d’automne de KeplerCheuvreux à Paris offrirait alors une tribune pour défendre la stratégie auprès des investisseurs institutionnels.
À l’inverse, une escalade reste possible. L’offensive publique de Del Vecchio n’était pas un événement isolé, mais bien un défi lancé à la direction par un membre de la famille de contrôle. Si le conflit perdure ou s’étend à d’autres membres de la famille ou à la structure Delfin, l’incertitude et la perte de confiance des institutionnels devraient s’aggraver. Un passage sous le récent point bas de 52 semaines renforcerait la faiblesse graphique et attirerait de nouveaux vendeurs.
Un autre facteur d’incertitude plane : Reuters a évoqué d’éventuelles options de participation ou de partenariat d’EssilorLuxottica dans le cadre de la succession chez Armani. Le groupe n’a pas souhaité s’exprimer à ce sujet. Un tel engagement mobiliserait du capital supplémentaire, à un moment où les investisseurs réclament avant tout de la clarté stratégique.
Le prochain rendez-vous concret reste la conférence d’automne de KeplerCheuvreux à Paris, où Milleri et son équipe auront l’occasion de convaincre directement les investisseurs. D’ici là, le titre demeure l’otage du conflit familial, les indicateurs fondamentaux passant au second plan. Les investisseurs guettent désormais une éventuelle réaction publique de Delfin au soutien affiché en faveur de Milleri.
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