Il y a encore peu, un chèque de 12,93 milliards de dollars aurait suffi à faire la une de la presse spécialisée pendant une semaine entière. Chez Nvidia, cette somme s’est fondue dans le flux continu des annonces, entre une publication trimestrielle et une nouvelle alliance technologique. C’est précisément là que réside l’information : le groupe californien ne se comporte plus comme un fondeur de puces, mais comme un architecte qui assemble méthodiquement les briques de toute la chaîne de valeur de l’intelligence artificielle.
L’acquisition de Hugging Face, annoncée début septembre, en constitue la pièce maîtresse. Selon Reuters, sur les 12,93 milliards de dollars prévus, environ 11,9 milliards reviendront aux actionnaires de la plateforme, tandis qu’un montant pouvant atteindre un milliard de dollars sera affecté à des primes de fidélisation en actions pour les collaborateurs rejoignant Nvidia. La finalisation est attendue au cours du premier semestre 2027, sous réserve du feu vert des autorités de la concurrence. Jensen Huang a tenu à rassurer : Hugging Face conservera son caractère ouvert, et les développeurs n’auront aucune obligation de recourir aux processeurs Nvidia.
Sept jours qui dessinent une doctrine
Une semaine après cette annonce, le groupe a scellé un partenariat avec Palantir Technologies portant sur des systèmes d’IA souverains dédiés aux chaînes d’approvisionnement. Nvidia y occupe la position de premier site de déploiement pour une solution qui marie ses modèles ouverts Nemotron à la plateforme Foundry de Palantir. Deux mouvements distincts, mais une même logique : investir non plus seulement le calcul, mais aussi la couche logicielle qui le surplombe.
Cette stratégie s’appuie sur des résultats qui la rendent presque anecdotique sur le plan financier. Au deuxième trimestre de l’exercice fiscal 2027, Nvidia a enregistré un chiffre d’affaires de 96,2 milliards de dollars, en progression de 106 % sur un an. Pour le trimestre suivant, la direction vise 108,0 milliards de dollars, avec une marge d’erreur de 2 %. La marge brute devrait s’établir autour de 74,0 %, et l’exercice 2028 est anticipé en croissance de 70 % par rapport à l’exercice précédent. Rapportée à de tels revenus, la facture Hugging Face ressemble davantage à un arrondi qu’à un pari financier.
Sur le plan opérationnel, la plateforme Vera Rubin tourne désormais à plein régime, avec des racks déployés chez CoreWeave, Google Cloud, Microsoft Azure, Oracle Cloud Infrastructure et Nebius. À cela s’ajoutent un renforcement des capacités de centres de données en Australie, de nouveaux partenariats pour l’IA en temps réel dans le secteur de la diffusion audiovisuelle, et l’arrivée imminente de premiers PC Windows équipés de la puce RTX-Spark — un processeur graphique Blackwell couplé à un CPU Grace — que Lenovo et Acer lanceront en octobre.
Le marché hausse les épaules
Malgré cette avalanche de signaux, la Bourse reste de marbre. Le titre a terminé vendredi à 188,22 euros, quasiment inchangé sur la séance. Sur sept jours, il abandonne 5,1 %, et 3,3 % sur un mois. Le record sur douze mois, à 202,50 euros, remonte à mai, et l’action évolue aujourd’hui 7,1 % en dessous. La volatilité annualisée demeure élevée, à 40 %, tandis que le RSI, à 49,2, traduit une humeur neutre, sans direction franche. Le cours se situe 11 % sous sa moyenne mobile à 200 jours et à peine au-dessus de celle à 50 jours, établie à 185,04 euros.
Le paradoxe n’en est pas vraiment un. Après une hausse de 25 % sur douze mois et de 17 % depuis le début de l’année, le marché a intégré des attentes élevées. Chaque opération, chaque alliance doit désormais se mesurer à un scénario déjà très optimiste. Piper Sandler a d’ailleurs initié sa couverture le 10 septembre avec un objectif de 300 dollars et une recommandation à la surpondération, mettant en avant une part de marché de 80 % dans le calcul dédié à l’IA et une croissance annuelle attendue de 47 % jusqu’à l’exercice 2030.
L’inconnue réglementaire
Le véritable point de friction se situe du côté des autorités antitrust. Une opération de cette envergure, dans le secteur technologique, attire mécaniquement l’attention des régulateurs. Un examen approfondi, des conditions restrictives ou un calendrier repoussé fragiliserait la logique stratégique du rachat et pèserait sur l’ensemble des chantiers menés en parallèle. À l’inverse, une validation rapide offrirait à Nvidia l’accès à l’une des plateformes les plus utilisées pour les modèles ouverts, consolidant sa position sans altérer la nature ouverte du service.
La question n’est donc plus de savoir si le groupe continuera de croître — l’hypothèse semble acquise — mais si un acteur qui conçoit des puces, alimente des partenaires cloud, rachète des plateformes pour développeurs et s’allie à des spécialistes de l’analyse de données finira par devenir trop vaste pour encore surprendre. À force de mener tant de fronts simultanément, une seule déconvenue — l’intégration de Hugging Face, par exemple — suffirait à peser sur plusieurs relais de croissance à la fois. Les prochaines échéances à surveiller : l’avancée de l’examen réglementaire du dossier Hugging Face et l’arrivée en octobre des PC RTX-Spark de Lenovo et Acer, premier test de la demande des particuliers pour cette nouvelle génération de puces.
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