La feuille de route de Nvidia pour les prochains trimestres se lit désormais dans ses engagements comptables autant que dans ses annonces stratégiques. Les obligations contractées auprès de ses fournisseurs ont plus que doublé, passant de 119 à 279 milliards de dollars, principalement sous l’effet d’achats supplémentaires de mémoire. Un signal clair : le géant des puces prépare une montée en puissance massive de ses capacités de production, bien au-delà du cycle actuel.
Cette escalade industrielle intervient alors que le groupe multiplie les mouvements sur tous les fronts — acquisitions, partenariats, rétribution des actionnaires — dans une séquence qui en dit long sur l’ambition du groupe californien.
Une acquisition qui redessine le périmètre
L’annonce la plus structurante reste le rachat de Hugging Face pour environ 12,93 milliards de dollars. La plateforme, devenue le point de ralliement des développeurs du monde entier pour le partage de modèles open source, de jeux de données et d’applications, doit passer sous pavillon Nvidia au premier semestre 2027, sous réserve des feux verts réglementaires.
La portée de l’opération dépasse le simple ajout d’actifs. Pendant des années, Nvidia s’est présenté comme un fournisseur de hardware neutre, vendant ses processeurs à tous — concurrents comme alliés. Avec Hugging Face, le groupe s’immisce dans la couche logicielle et communautaire de la création de valeur en intelligence artificielle, là où les modèles se construisent et se partagent. La question pour les investisseurs est désormais de savoir si le sous-traitant se mue en opérateur d’écosystème, contrôlant toute la chaîne, de l’infrastructure de calcul jusqu’à la plateforme des développeurs.
Cette lecture s’appuie sur d’autres mouvements récents. L’investissement de 3,5 milliards de dollars dans le taïwanais MediaTek, annoncé début septembre, vise à intégrer la plateforme NVFusion dans des architectures de puces tierces, pour des charges de travail allant de l’infrastructure cloud aux applications automobiles. Et selon Reuters, Lenovo et Acer doivent commercialiser dès octobre les premiers PC Windows équipés du chip RTX Spark, une incursion supplémentaire dans le traitement local de l’IA.
Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes
Cette stratégie d’expansion tous azimuts repose sur des fondamentaux solides. Pour le deuxième trimestre de l’exercice 2027, clos fin juillet, Nvidia a dégagé un chiffre d’affaires de 96,2 milliards de dollars, en hausse de 106 % sur un an. La marge brute s’est établie à 75,0 %, tant en normes GAAP qu’en données ajustées. Pour le trimestre en cours, la direction vise 108,0 milliards de dollars de revenus — une prévision qui exclut toute contribution des ventes de centres de données en Chine, un choix prudent qui traduit les incertitudes persistantes autour des contrôles à l’exportation.
Les résultats ont également permis d’activer la machine à redistribuer. Le conseil d’administration a validé un programme de rachat d’actions de 80 milliards de dollars et confirmé un dividende trimestriel de 0,25 dollar par action. Le détachement du coupon interviendra le 10 septembre, avec un paiement programmé au 1er octobre. Un calendrier presque anecdotique au regard des milliards en jeu ailleurs, mais qui rappelle que Nvidia est devenu un générateur de cash-flow capable d’investir massivement tout en rémunérant ses actionnaires.
Des signaux contrastés côté marché
L’effervescence autour du dossier n’empêche pas une certaine fébrilité boursière. Le titre a cédé 2,5 % mardi, terminant la séance à 193,90 euros, sans déclencheur identifiable. Une volatilité presque mécanique pour une capitalisation flirtant avec les 4,8 billions d’euros : à cette échelle, des mouvements de 2 % peuvent survenir sans catalyseur précis.
Sur la semaine, l’action est stable (+0,1 %), et le gain mensuel atteint 2,8 %. Le 52-week high de 202,50 euros, touché en mai, reste à 4,2 % — les annonces récentes n’ont donc pas suffi à propulser le cours vers de nouveaux sommets. Depuis le 1er janvier, Nvidia progresse de 21 %, et de 33 % sur douze mois. Le titre évolue toujours nettement au-dessus de sa moyenne mobile à 200 jours, établie à 169,79 euros, ce qui plaide pour une tendance de fond intacte.
Un administrateur a par ailleurs vendu pour plus de 400 millions de dollars d’actions ces derniers jours, une opération qui contraste avec la frénésie d’investissements du groupe. Les deux mouvements, rapprochés dans le temps, illustrent la dualité du moment : une entreprise qui déploie ses liquidités avec une agressivité inédite tandis que certains de ses dirigeants encaissent une partie de leurs gains.
Un écosystème qui s’étend dans toutes les directions
Au-delà des opérations majeures, Nvidia accumule les annonces de moindre ampleur mais à la portée stratégique réelle : élargissement de la coopération avec AWS portant sur deux millions de GPU supplémentaires, arrivée à maturité de l’accélérateur d’inférence Groq 3 LPX en extension de la plateforme Vera Rubin, ou encore le recours de SpaceXAI aux processeurs Vera pour ses applications d’IA agentique.
Chacune de ces nouvelles semble anodine dans le flot continu d’informations émanant du groupe. Ensemble, elles dessinent la trame d’un conglomérat qui tisse sa toile dans pratiquement toutes les applications d’IA pertinentes du moment.
Le prochain rendez-vous majeur est fixé au 17 novembre, avec la publication des résultats du troisième trimestre. Le consensus de marché attend un bénéfice par action de 2,47 dollars. D’ici là, les investisseurs surveilleront l’avancée du dossier Hugging Face et la concrétisation des engagements fournisseurs — deux variables qui conditionneront, au-delà de l’exercice en cours, la trajectoire de croissance du groupe.
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