La semaine aura été dense pour les investisseurs de Nvidia. Entre la confirmation d’un rachat majeur dans l’univers des plateformes de développement et des résultats trimestriels qui continuent d’impressionner, le groupe de Jensen Huang semble vouloir verrouiller chaque étage de la chaîne de valeur de l’intelligence artificielle. Deux mouvements distincts, mais une même logique : consolider une position dominante avant que la concurrence ne trouve la faille.
Hugging Face : 12,9 milliards pour contrôler le carrefour des développeurs
C’est officiel depuis le 3 septembre : Nvidia met la main sur Hugging Face pour environ 12,9 milliards de dollars. La plateforme, véritable place de marché du développement IA, revendique plus de 3 millions de modèles, 500.000 jeux de données et 1 million d’applications, le tout porté par une communauté de 18 millions de développeurs et 200.000 entreprises. Nvidia y a d’ailleurs lui-même déposé plus de 500 modèles.
Cette acquisition représente la deuxième plus importante de l’histoire du groupe, derrière le rachat de Groq conclu pour 20 milliards de dollars. La finalisation est espérée pour le premier semestre 2027, sous réserve du feu vert des autorités de la concurrence américaines et européennes. Un calendrier long qui laisse transparaître l’ampleur des obstacles réglementaires à franchir.
Les engagements publics pris par la direction – maintenir la plateforme ouverte et neutre vis-à-vis du matériel, y compris pour les fabricants de puces concurrents – en disent long sur les craintes antitrust. Les observateurs de FTCWatch pointent précisément cette tension : un fournisseur dominant de puces IA peut-il absorber une plateforme de développeurs sans étendre sa mainmise sur l’ensemble de l’écosystème ? Le ministre français de l’Économie, Lescure, a d’ailleurs qualifié l’opération de « signal d’alarme » pour la tech européenne, preuve que le dossier est devenu éminemment politique.
Une stratégie défensive qui se lit dans les chiffres
Pourtant, à y regarder de plus près, ce rachat relève davantage de l’intelligence défensive que de l’appétit hégémonique. Comme le résume l’analyste Willy Lee, l’enjeu n’est pas tant de posséder des modèles que de contrôler la manière dont les développeurs construiront demain. Alors qu’Alphabet, Anthropic et OpenAI conçoivent leurs propres puces – OpenAI travaille notamment avec Broadcom sur la puce « Jalapeño » –, Nvidia a tout intérêt à s’ancrer profondément dans les habitudes de travail des développeurs, là où se prennent réellement les décisions d’achat de matériel.
Le groupe a parallèlement mené un tour de financement pour Thinking Machines Lab, la société cofondée par Mira Murati, valorisée 40 milliards de dollars avant l’opération. Au total, ces deux deals représentent un investissement combiné d’environ 16 milliards de dollars, qui vient s’ajouter à un portefeuille de participations estimé à 99 milliards de dollars en juillet – d’OpenAI à Anthropic, en passant par Intel et SpaceX. Nvidia n’est plus seulement un fabricant de semi-conducteurs ; il s’impose comme le banquier central de l’industrie IA.
Des résultats qui valident la trajectoire
Les chiffres du deuxième trimestre de l’exercice 2027, publiés mercredi, confirment la solidité du modèle. Le chiffre d’affaires a atteint 96,2 milliards de dollars, en hausse de 18 % par rapport au trimestre précédent et de 106 % sur un an. Le segment data center a contribué à hauteur de 89 milliards de dollars, soit environ 92,7 % des revenus totaux. La marge brute ressort à 75,0 %, tant en normes GAAP qu’en non-GAAP, tandis que le bénéfice par action s’établit à 2,46 dollars en GAAP et 2,22 dollars en version ajustée.
Pour le troisième trimestre en cours, Nvidia vise un chiffre d’affaires de 108,0 milliards de dollars, avec une marge brute attendue autour de 74,0 %. Précision notable : ces prévisions excluent explicitement tout revenu data center provenant de Chine. Le groupe table par ailleurs sur un taux d’imposition compris entre 16,0 % et 18,0 % pour l’ensemble de l’exercice 2027, hors éléments exceptionnels.
Vera Rubin entre en production : le relais de croissance se matérialise
Côté produits, la plateforme Vera Rubin passe en production à grande échelle chez les principaux partenaires cloud – CoreWeave, Google Cloud, Microsoft Azure, Oracle Cloud Infrastructure et Nebius. Nvidia anticipe que Vera Rubin représentera environ 20 % des revenus data center dès le troisième trimestre, signe d’une capacité d’escalade industrielle remarquablement rapide pour chaque nouvelle génération de puces.
Le groupe a également confirmé son dividende trimestriel de 0,25 dollar par action, payable le 1er octobre aux actionnaires inscrits au registre au 10 septembre. En parallèle, le partenariat avec MediaTek a été approfondi en fin de semaine dernière pour développer des plateformes IA communes, de la périphérie au cloud.
Un marché serein, des records à portée de main
L’action évolue à 199,00 euros, à seulement 1,7 % de son plus haut sur 52 semaines de 202,50 euros, touché récemment. Sur les sept dernières séances, le titre a gagné 4,7 %, une progression qui intègre à la fois la qualité des résultats et l’annonce du rachat de Hugging Face. Le marché semble considérer l’opération comme une formalité – l’écart avec le sommet historique reste mince, et la clôture de lundi à 198,50 euros, en hausse de 0,1 % sur la séance mais de 5,8 % sur une semaine, témoigne d’une confiance qui ne se dément pas.
La prochaine échéance est fixée au 25 novembre, date de publication des résultats du troisième trimestre. Elle dira si la cadence de croissance peut se maintenir alors que la rampe de Vera Rubin s’accélère et que l’intégration de Hugging Face, si elle aboutit, redessinera les contours d’un groupe devenu bien plus qu’un simple concepteur de puces.
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