Jamais la déconnexion entre la réalité industrielle et la perception boursière n’aura paru si nette chez BYD. Tandis que les investisseurs sanctionnent le titre depuis des mois, le constructeur chinois fait face à un problème que beaucoup d’entreprises lui envieraient : ses usines ne parviennent pas à satisfaire la demande pour ses derniers modèles à recharge ultrarapide.
Lors d’un échange avec les investisseurs le 4 septembre, la direction a reconnu que les capacités de production de batteries constituent désormais un goulot d’étranglement. Les clients attendent leur véhicule, une situation inédite pour un groupe habitué à inonder le marché. La deuxième génération de la batterie Blade, dévoilée en mars avec la technologie de recharge éclair, explique cet engouement : les modèles de série passent de 10 à 70 % de charge en cinq minutes, et atteignent 97 % en neuf minutes, avec une puissance maximale de 1 500 kilowatts par borne.
Un réseau de recharge qui s’étoffe à toute allure
Pour accompagner cette technologie, BYD a déjà déployé 10 000 stations dans 332 villes chinoises. Avec ses partenaires Xiaoju Charging et Xindiantu, le groupe vise 15 000 points de charge mégawatt d’ici la fin 2026, avant un objectif global de 20 000 sites à travers le pays. Les tensions sur les capacités devraient se résorber l’année prochaine, quand les nouvelles chaînes de production entreront en service — de quoi permettre au groupe d’accélérer simultanément sur ses marchés domestique et étrangers.
La concurrence observe avec attention. Geely développe ainsi un chargeur ultrarapide de 1 800 kilowatts adossé à des batteries de stockage locales, selon son directeur pour le Royaume-Uni, Michael Yang. Ce dernier annonce également l’arrivée imminente d’une première batterie à électrolyte solide en Chine, dans les prochains mois. Une introduction du système de recharge de Geely outre-Manche est à l’étude, avec une marque dédiée prévue dans un second temps. BYD, de son côté, prévoit d’exporter son réseau de recharge vers l’Europe à partir de 2026, avec environ 3 000 sites envisagés.
L’Indonésie et la Malaisie dans le viseur
L’offensive technologique s’accompagne d’une accélération industrielle tous azimuts. À Subang, dans l’ouest de Java, BYD a lancé début septembre l’assemblage local de batteries. L’usine, calibrée pour 150 000 unités par an, vise une intégration locale de 60 % d’ici janvier 2027 et doit créer 5 000 emplois dans un premier temps, puis jusqu’à 20 000. Le gouvernement indonésien, par la voix du ministre de l’Industrie Agus Gumiwang, soutient explicitement le projet.
En Malaisie, une coopération avec Sime Motors — via sa filiale Inokom — se dessine pour un montage CKD à Kulim. Une annonce de plus grande envergure est attendue dans les prochains jours. Parallèlement, la division BYD Energy Storage a signé un accord avec l’émirati Masdar portant sur 11,275 gigawattheures de capacités de stockage.
L’export, moteur d’une croissance inédite
Cette dynamique s’inscrit dans une bascule historique : pour la première fois, les revenus générés hors de Chine ont dépassé ceux du marché intérieur au premier semestre. Selon l’interim publié le 28 août, le chiffre d’affaires total s’est établi à 344,82 milliards de yuans, en recul de 7,1 % sur un an, tandis que le bénéfice net attribuable aux actionnaires a chuté de 20,5 %, à 12,33 milliards de yuans. Mais les ventes à l’étranger ont bondi de 33,9 % pour atteindre 181,27 milliards de yuans, soit 52,6 % du total.
Les exportations ont grimpé de 67,8 % à 792 000 véhicules, représentant près de 44 % des 1,81 million d’unités électriques et hybrides écoulées sur la période. Signe d’une santé opérationnelle préservée malgré la pression sur les prix, la marge brute s’est améliorée à 18,85 %, contre 18,01 % un an plus tôt, et le flux de trésorerie opérationnel est passé de 31,83 à 37,34 milliards de yuans.
Le mois d’août confirme la tendance : 440 293 véhicules vendus, soit une progression de 17,8 % sur un an — le quatrième mois consécutif de croissance. Les livraisons à l’étranger ont bondi de 134,5 % à 189 466 unités. Mieux, le bénéfice net du deuxième trimestre a augmenté de 30 % à 8,2 milliards de yuans, une première depuis plus d’un an, malgré un chiffre d’affaires en repli d’environ 3 % à 194,6 milliards de yuans. De quoi suggérer une stabilisation séquentielle de la rentabilité après un premier trimestre difficile.
Pékin resserre la vis sur l’expansion
Cette percée internationale n’échappe pas aux régulateurs chinois, qui ont édicté de nouvelles directives encadrant les investissements à l’étranger des constructeurs automobiles. Compliance renforcée en matière de droit de la concurrence, lutte anticorruption et responsabilité sociale figurent parmi les exigences. Reuters interprète explicitement cette mesure comme une réponse à la vague d’expansion mondiale menée par BYD.
Le contexte politique se durcit également hors de Chine. Les constructeurs chinois ont exporté environ 2,3 millions de véhicules au premier semestre, mais les bénéfices du secteur ont fondu de 20 % à 195 milliards de yuans sous l’effet d’une guerre des prix féroce — la marge chutant à 3,8 %, contre 8 % en 2017. Le Brésil a relevé ses droits de douane sur les véhicules électriques à 35 %, et le ministre allemand des Finances Klingbeil accuse Pékin de pratiques commerciales déloyales.
Un titre à la traîne
Rien de tout cela ne parvient à convaincre la Bourse. L’action BYD a clôturé vendredi à 9,45 euros, en baisse de 0,8 % sur la séance. Depuis le début de l’année, le titre perd 12 %, et 18 % sur douze mois. Il reste distancé de 24 % par rapport à son plus haut sur 52 semaines de 12,49 euros, atteint le 2 octobre 2025.
Les investisseurs semblent privilégier la lecture macroéconomique — marges sous pression dans toute la filière, risque réglementaire, tensions commerciales — plutôt que les succès opérationnels. Le paradoxe BYD n’a sans doute jamais été aussi prononcé : jamais le groupe n’a semblé aussi bien positionné technologiquement, jamais son action n’a paru si peu récompenser cette avance.
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