Le verdict est tombé comme un couperet. Kepler Cheuvreux a ramené jeudi sa recommandation sur EssilorLuxottica de « Buy » à « Reduce », tout en sabrant son objectif de cours, passé de 244 à 135 euros. Un ajustement spectaculaire qui place désormais la cible du bureau d’analyse nettement en dessous des niveaux auxquels le titre se négocie en Bourse.
La sanction boursière n’a pas tardé : l’action a lâché jusqu’à 3 % dans la foulée de cette annonce. Vendredi, le titre a clôturé à 138,70 euros, après avoir inscrit un plus bas de 52 semaines à 138,00 euros la veille. La veille encore, il pointait à 139,55 euros. Depuis le 1er janvier, la capitalisation a fondu de 49 %.
Le doute s’installe sur les lunettes connectées
Au cœur des inquiétudes soulevées par les analystes figure le ralentissement redouté du marché des lunettes connectées, ce segment « smart glasses » que le géant de l’optique a longtemps érigé en fer de lance de sa croissance future. À cela s’ajoute la crainte d’une érosion structurelle des marges, susceptible de peser sur le profil de rentabilité du groupe. Autant de vents contraires qui fragilisent les fondements mêmes de la valorisation du dossier.
La question qui taraude désormais les investisseurs est simple : l’avis de Kepler Cheuvreux relève-t-il d’une opinion isolée ou marque-t-il le début d’une réévaluation plus large du récit de croissance ? Si ce narratif venait à se fissurer, EssilorLuxottica ne perdrait pas seulement un moteur de développement, mais aussi une part substantielle de la justification de ses multiples.
Un conseil uni derrière Milleri
Cette dégradation intervient dans un climat déjà électrique au sein de l’actionnariat. Le 7 septembre, Leonardo Maria Del Vecchio, fils du fondateur Leonardo Del Vecchio, avait réclamé une nouvelle stratégie de groupe, critiquant ouvertement le management et appelant à un examen de la gouvernance ainsi que de l’allocation du capital. Son retrait ultérieur n’a pas éteint la polémique : selon certaines informations, il aurait adressé un courrier aux auditeurs de la holding familiale Delfin pour demander une enquête sur de prétendus conflits de gouvernance. Le statut de cette démarche reste à ce jour indéterminé.
Face à ces turbulences, le conseil d’administration a affiché un front uni. Il y a une semaine, il a réaffirmé à l’unanimité sa confiance envers le président-directeur général Francesco Milleri et le directeur général délégué Paul du Saillant, validant du même coup la stratégie de moyen et long terme du groupe. Une prise de position qui fait suite aux articles de presse et aux déclarations publiques qui avaient défrayé la chronique.
Un RSI de 23 et un titre qui a perdu 5,7 %
Depuis le début des hostilités, la valeur a cédé 5,7 % — la preuve que la seule question de leadership n’explique pas la faiblesse du cours. Avec le vote de Kepler, une seconde préoccupation, autonome, monte en puissance : la promesse de croissance de la branche lunettes intelligentes est-elle tenable ?
Les indicateurs techniques plaident pour un répit. Le RSI, à 23, signale une situation de survente marquée — signe que la place a déjà intégré avec brutalité la mauvaise nouvelle, sans pour autant garantir un rebond imminent. De quoi nourrir l’argumentaire des optimistes, qui peuvent aussi s’appuyer sur la cohésion affichée par le conseil.
Deux fils qui peuvent se démêler ou se nouer
Tant que l’organe de surveillance reste soudé derrière Francesco Milleri et qu’aucun autre bureau d’analyse ne rallie le camp de Kepler Cheuvreux, un espace de stabilisation technique près du plus bas annuel demeure envisageable. Que l’un des deux piliers vienne à céder — nouvelles critiques émanant de l’entourage de la famille fondatrice ou dégradations supplémentaires liées aux doutes sur les lunettes connectées — et la pression vendeuse pourrait reprendre de plus belle.
Les prochaines semaines s’annoncent donc décisives. Les investisseurs scruteront deux signaux en particulier : la capacité de la maison Kepler à faire école auprès de ses confrères, et l’évolution du litige autour de la gouvernance de Delfin. Ce sont ces deux éléments qui devraient, in fine, dicter la prochaine direction du cours.
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