La volatilité extrême qui entoure le titre Eutelsat depuis quelques jours résume à elle seule le dilemme de l’opérateur satellitaire européen. Après un bond de plus de 23 % mercredi, porté par des informations faisant état de restrictions touchant le réseau concurrent Starlink en Ukraine, le papier a lourdement corrigé jeudi, cédant 6,7 % à 1,59 euro. La veille, la décrue avait déjà été amorcée avec un repli de 3,8 % à 1,64 euro, signe que l’embellie aura été de courte durée.
L’espoir de voir OneWeb, la filiale d’Eutelsat, se muer en substitut crédible de l’infrastructure américaine s’est heurté au mur des réalités opérationnelles. Certes, l’entreprise continue d’approvisionner l’Ukraine via ses partenaires en capacités LEO et GEO. Mais les moyens techniques actuels ne permettent pas d’envisager un remplacement à grande échelle du dispositif militaire américain. Les investisseurs doivent désormais trancher une question de fond : la réorientation stratégique engagée après la fusion avec OneWeb suffira-t-elle à sortir le titre de sa tendance baissière de long terme ?
L’Inde, marché décisif mais toujours verrouillé
C’est sans doute à New Delhi que se jouera la prochaine étape. Sunil Bharti Mittal, patron de Bharti Airtel, a réaffirmé mercredi que OneWeb disposait d’une nette avance sur Starlink dans la course aux autorisations indiennes de communications par satellite. Le dossier est déposé auprès des autorités depuis cinq ans, et l’infrastructure au sol est opérationnelle depuis trois ans.
Reste que l’administration indienne impose des conditions strictes : passerelles domestiques, localisation des données et contraintes de géorepérage à proximité des frontières. Les deux rivaux détiennent bien une licence GMPCS, mais attendent toujours l’attribution définitive du spectre et le feu vert sécuritaire. Si Eutelsat obtenait cette ouverture rapidement, il s’offrirait un avantage de premier entrant précieux sur le sous-continent. À défaut, les 630 à 650 satellites LEO de OneWeb continueraient de tourner à vide en Inde, dans une attente coûteuse.
Un socle opérationnel qui résiste
En marge de ces turbulences géopolitiques, Eutelsat a annoncé mercredi des avancées dans son activité historique de diffusion. L’opérateur a renouvelé son partenariat pluriannuel avec Antik Sat et l’opérateur télécoms A1, portant sur la fourniture de capacités satellitaires à la position orbitale 16° Est. Ces fréquences alimentent les services de diffusion directe vers les téléspectateurs slovaques.
Ce contrat garantit des revenus récurrents dans un segment stable, alors que le groupe poursuit en parallèle le déploiement de ses constellations en orbite basse. Il y a une quinzaine de jours, Airbus Defence and Space a achevé les 32 premiers nouveaux satellites OneWeb destinés à Eutelsat, en préparation d’un prochain lancement.
Sur le plan financier, la base opérationnelle offre un certain matelas : l’exercice 2025-2026 s’est soldé par une marge d’EBITDA de 51,2 %. L’État français est par ailleurs devenu l’an dernier le premier actionnaire individuel avec environ 30 % du capital, dans le sillage d’une augmentation de capital de plus de 1,5 milliard d’euros.
Les chiffres attendus fin octobre
Les opérateurs de marché vont désormais se concentrer sur la santé fondamentale du groupe. Eutelsat publiera ses prochains résultats le 29 octobre 2026. Cette échéance devrait permettre de mesurer concrètement l’impact de l’intégration des activités OneWeb et de la demande en connectivité sécurisée sur les comptes.
D’ici là, le secteur européen du spatial restera particulièrement sensible aux moindres gestes de la concurrence américaine. Le rapport de force est en effet déséquilibré : face aux quelque 650 satellites en orbite basse de OneWeb, SpaceX aligne entre 7 500 et 10 000 satellites Starlink actifs. Les experts soulignent en outre que les terminaux OneWeb sont plus lourds, plus gourmands en énergie et plus coûteux, ce qui complique un déploiement de masse flexible. La communication laser entre satellites n’est, elle, prévue que pour la prochaine génération.
Des investissements massifs face à une concurrence féroce
Le scénario optimiste repose sur les choix stratégiques de la politique spatiale européenne. Eutelsat est partie prenante du grand projet IRIS², dont les premiers satellites devraient être lancés en 2029 selon le calendrier actuel. La pression politique monte également : le groupe Renew Europe a demandé jeudi à la Commission européenne de renforcer l’accès aux services commerciaux des opérateurs européens comme Eutelsat, afin de réduire progressivement la dépendance stratégique aux infrastructures américaines.
Mais les risques sont considérables. Pour l’exercice 2026-2027, les investissements prévus avoisinent 1,2 milliard d’euros, un poids lourd pour le bilan. Et si le concurrent indien Jio Platforms, qui vise une introduction en Bourse le 21 octobre, parvient à déployer sa propre constellation de 1 600 satellites LEO, une guerre des prix pourrait éclater sur le marché cœur de la communication satellitaire. Jio lui-même prévient dans son prospectus que les services par satellite en Inde pourraient difficilement atteindre une rentabilité à grande échelle, compte tenu du déploiement peu coûteux des réseaux fixes sans fil.
Les repères techniques à surveiller
Pour l’action Eutelsat, les lignes de conduite se dessinent clairement. Tant que le cours défend le seuil récemment marqué du plus bas sur 52 semaines, à 1,36 euro, un scénario de stabilisation reste envisageable. Une cassure durable sous ce niveau ouvrirait en revanche la voie à une poursuite de la tendance baissière de moyen terme. À la hausse, la moyenne mobile à 200 jours, située à 2,31 euro, constitue un obstacle de taille : le titre évolue actuellement à 31 % en dessous de cette référence.
Le prochain catalyseur concret se jouera donc sur les leviers réglementaires de New Delhi. Si Eutelsat OneWeb obtient dans les prochaines semaines l’attribution du spectre satellitaire et l’autorisation de sécurité avant Starlink, la thématique de la montée en puissance pourrait reprendre de la vigueur. À l’inverse, un blocage prolongé de l’homologation, alors que les programmes d’investissement se chiffrent en milliards, risquerait de mettre une nouvelle fois la patience des actionnaires à rude épreuve.
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