À moins de deux semaines de la publication des résultats annuels, le titre Eutelsat continue de creuser ses pertes en Bourse, pris en étau entre un modèle capitalistique vorace et une concurrence américaine qui ne laisse aucun répit. L’action a clôturé vendredi à 2,01 euros, abandonnant 4,60 % sur la séance selon les données les plus récentes, portant la dégringolade à 7,25 % sur la semaine. Depuis le pic des 4,62 euros atteint fin mai, la capitalisation a fondu de 56,48 % — une chute libre qui interroge bien au-delà des simples indicateurs techniques.
Un RSI en zone de survente, mais pas de rebond en vue
Le Relative Strength Index est tombé à 29,9, un seuil qui, dans la grammaire de l’analyse technique, signale traditionnellement un marché survendu et prépare le terrain à un rebond. Pourtant, rien ne se passe. La volatilité annualisée sur 30 jours atteint 53,73 %, un niveau qui évoque davantage les cryptomonnaies qu’un opérateur d’infrastructures satellitaires établi. Le cours évolue désormais plus près de son plus bas annuel (1,59 euro) que de son sommet — l’écart n’est plus que de 26 % avec le plancher des 52 semaines.
Cette inertie baissière traduit un malaise plus profond qu’une simple correction technique. Le marché ne punit pas une erreur de gestion ponctuelle : il réévalue la soutenabilité même du modèle économique.
Le paradoxe d’une croissance qui coûte cher
Le diagnostic est implacable. D’un côté, le cœur historique d’Eutelsat — la vidéo par satellites géostationnaires — continue de se contracter sous l’effet des sanctions et de l’évolution des usages, avec des revenus qui reculent à un rythme à deux chiffres. De l’autre, la division LEO, celle qui doit incarner l’avenir, affiche une croissance fulgurante de près de 50 % sur un an. Mais cette embellie a un prix : des investissements massifs qui consomment du cash avant de générer des rendements.
C’est ce paradoxe que les investisseurs intègrent avec brutalité. Une market cap réduite à 2,47 milliards d’euros — contre 2,44 milliards selon une autre estimation — témoigne du scepticisme ambiant sur la capacité du groupe à transformer cette croissance en flux de trésorerie positifs. Le fameux « point d’inflexion » annoncé par la direction lors du premier semestre est attendu au tournant.
Le 7 août, date charnière
La période de silence imposée avant la publication des comptes annuels 2025/26, prévue le 7 août, prive le marché de toute communication officielle. Dans ce vide informationnel, le scénario le plus pessimiste s’impose par défaut. Les opérateurs s’interrogent : la direction parviendra-t-elle à démontrer que le redressement opérationnel se traduit enfin par une amélioration de la liquidité et un endettement maîtrisé ? Ou restera-t-elle au stade des promesses ?
Un élément positif émerge toutefois du côté institutionnel. Le consortium SpaceRISE, qui porte le projet européen IRIS², a vu ses avancées confirmées cette semaine par les partenaires industriels. De quoi offrir un plancher minimal à l’argumentaire stratégique — mais insuffisant pour inverser la tendance boursière.
L’ombre portée de Starlink et l’avertissement de Bouygues
Le week-end a été marqué par une intervention d’Olivier Roussat, PDG de Bouygues, l’un des principaux actionnaires d’Eutelsat. Son constat est alarmant : l’Europe s’enfonce dans une dépendance croissante vis-à-vis des infrastructures satellitaires et d’intelligence artificielle contrôlées par les États-Unis. Il a notamment pointé Starlink, qui vient de lancer son treizième vol de 20 satellites « V3 » en une seule semaine — un rythme que les concurrents européens ne peuvent soutenir.
La fusion avec OneWeb devait précisément incarner la réponse européenne à cette domination. Sur le plan opérationnel, les progrès sont réels : le déploiement des services LEO s’accélère, notamment dans le secteur aéronautique où Eutelsat mise sur la connectivité à bord des avions. Mais ces avancées pèsent peu face à la machine industrielle américaine qui déploie de nouveaux satellites chaque semaine.
Une volatilité qui n’épargne personne
Eutelsat n’est pas seul dans la tourmente. Iridium Communications et EchoStar ont également cédé environ 4 % le même jour. Même SpaceX, pourtant leader incontesté du secteur, serait valorisé près de 49 % en dessous de ses plus hauts historiques selon les estimations d’analystes — et ce alors que le groupe teste de nouvelles générations de satellites.
Le paradoxe est saisissant : la demande de capacité orbitale ne cesse de croître, des câblo-opérateurs comme Charter Communications négocient ouvertement des solutions de gros satellitaires pour endiguer l’érosion de leur base d’abonnés large bande, et pourtant le marché envoie valser les opérateurs les uns après les autres. Les paris capitalistiques lourds se heurtent à un univers d’investisseurs qui recalcule froidement ce que ces paris valent vraiment.
Pour l’instant, Eutelsat reste ce qu’elle est devenue : non pas un placement sur le présent, mais un pari sur l’avenir — un avenir où l’Europe décidera si elle est prête à payer le prix de sa souveraineté spatiale. D’ici le 7 août, la volatilité devrait rester le seul maître à bord.
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