Le géant des semi-conducteurs opère un virage à 180 degrés dans sa politique de distribution. Son conseil d’administration a décidé de multiplier par vingt-cinq le dividende trimestriel, qui passe d’un à vingt-cinq cents par action, soit un dollar annualisé. Surtout, Nvidia lance un programme de rachat d’actions de 80 milliards de dollars. Une manne qui s’ajoute aux près de 20 milliards déjà dépensés au trimestre précédent pour racheter ses propres titres.
Cette générosité inédite repose sur des finances solides. Le groupe dispose de près de 80 milliards de dollars de trésorerie, tandis que sa dette ne représente qu’une fraction de ce montant. Le management s’engage désormais à reverser au moins la moitié de son free cash-flow aux actionnaires. Un signal fort adressé au marché, alors que l’action accuse un repli de 13 % par rapport à son record de mai dernier, à 175,36 euros.
Des résultats trimestriels qui explosent les compteurs
Au premier trimestre de son exercice 2027, Nvidia a enregistré un chiffre d’affaires record de 81,6 milliards de dollars, en hausse de 85 % sur un an. Le bénéfice net a lui bondi de 211 %, porté par la frénésie d’investissements dans l’intelligence artificielle. Le segment des centres de données – le cœur du réacteur – a contribué à hauteur de plus de 75 milliards de dollars.
Dans ce total, une part croissante provient du « Sovereign AI », ces infrastructures que les États déploient pour maîtriser leur propre destin numérique. L’an dernier, cette activité a généré 30 milliards de dollars de revenus, soit plus du triple de l’exercice précédent, et une progression de plus de 80 %. Le phénomène est mondial : une quarantaine de pays ont commandé des équipements, parmi lesquels le Canada, la France, les Pays-Bas, Singapour, le Royaume-Uni, mais aussi l’Allemagne, le Japon et l’Inde.
La Chine, un marché perdu mais compensé
Les restrictions à l’exportation imposées par Washington ont donc des conséquences directes sur le chiffre d’affaires chinois. Au dernier trimestre, Nvidia n’a livré aucun produit « Hopper » destiné aux centres de données en Chine, contre 4,6 milliards de dollars un an plus tôt. Le département américain au Commerce a colmaté une brèche qui aurait pu permettre aux filiales étrangères de groupes chinois d’accéder aux puces les plus avancées. Désormais, toute entreprise dont le siège social ou la maison mère se trouve en Chine est soumise à une licence.
Résultat : les ventes dans la région ont quasiment diminué de moitié, à 4,55 milliards de dollars. Pourtant, la valorisation boursière de Nvidia a progressé de 41 % sur un an. La perte du deuxième marché mondial a été non seulement absorbée, mais surcompensée. Les États, nouveaux « hyperscalers », comblent le vide.
Une structure de revenus en pleine mutation
Nvidia elle-même a modifié son reporting pour refléter ce basculement. Désormais, le groupe distingue deux grandes plateformes : les centres de données et l’edge computing. Au sein des centres de données, il différencie les hyperscalers (Amazon, Microsoft, Google) d’un nouveau bloc baptisé ACIE – Cloud IA, industrie et entreprises. Les hyperscalers ne pèsent plus que 50 % du chiffre d’affaires du segment, contre une écrasante majorité il y a un an. L’autre moitié provient de clouds dédiés à l’IA, de clients industriels et de gouvernements.
Le directeur financier précise que le segment « Sovereign AI » devrait croître au moins proportionnellement au PIB des pays concernés. Soit une dynamique structurelle, non cyclique. Les économies ciblées représentent ensemble environ 50 000 milliards de dollars de produit intérieur brut.
Le marché hésite, les analystes tranchent
Techniquement, l’action Nvidia évolue à 176,82 euros, quasi à l’équilibre avec sa moyenne mobile à 50 jours (176,77 euros). Le RSI, à 45,1, signale une absence de surachat ou de survente. La volatilité annualisée frôle les 42 %. Le titre a cédé 8 % sur trente jours, reflet des incertitudes liées aux contrôles à l’exportation. Il reste néanmoins 9 % au-dessus de sa moyenne à 200 jours.
Les anticipations divergent sur l’objectif de cours. Un consensus d’analystes le fixe à 258,74 euros, soit un potentiel de hausse de plus de 46 %. Un autre le situe à 305,67 dollars – environ 280 euros au taux de change courant. Pour le deuxième trimestre en cours, le PDG Jensen Huang table sur un chiffre d’affaires d’environ 91 milliards de dollars, en excluant cette fois totalement les centres de données chinois. La direction assure que la demande d’infrastructures IA restera élevée au moins jusqu’en 2028.
Nvidia se trouve à la croisée de deux tendances lourdes : la fragmentation géopolitique qui pousse les États à se doter de capacités souveraines, et l’appétit des marchés financiers pour des distributions toujours plus massives. L’équation est inédite. Pour l’instant, le marché la digère.
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