L’action Nvidia semble prise dans un étau paradoxal. D’un côté, le groupe sécurise des chaînes d’approvisionnement d’une ampleur inédite – 119 milliards de dollars de contrats fermes pour verrouiller les composants critiques, notamment la mémoire HBM. De l’autre, le lancement de sa future plateforme Rubin, et plus encore la variante ultra Kyber NVL144, glisse dangereusement : un report de plus de douze mois, jusqu’en 2028, est évoqué. Ce décalage offre aux concurrents une fenêtre que beaucoup pensaient inexistante.
En Bourse, le titre traduit ces tensions. À 179,64 euros, il n’affiche qu’une timide progression de 11 % depuis janvier. Surtout, il reste à près de 12 % sous son record historique de 202,50 euros, touché mi-mai. Le cours évolue sous sa moyenne à 50 jours (environ 181 euros), signe d’un manque d’élan. L’indice de force relative, à 54 points, confirme la neutralité du marché. Les investisseurs attendent un catalyseur clair.
Un mur de protection de 119 milliards
Pourtant, la direction a pris les devants. Face à l’explosion des coûts des mémoires haute performance – Samsung et SK Hynix engrangent des profits records –, Nvidia a verrouillé des approvisionnements pour un montant colossal. Ces engagements garantissent des marges brutes autour de 75 %, un niveau que les analystes jugent tenable malgré la pression. La solidité financière ne fait aucun doute : au premier trimestre, le cash-flow opérationnel a dépassé les 50 milliards de dollars, et le groupe dispose d’un programme de rachat d’actions à trois chiffres.
Sur le plan commercial, la domination reste écrasante. Fin 2025, Nvidia détenait 97 % du marché des GPU pour serveurs. En termes de chiffre d’affaires, sa part avoisine 80 %. La nouvelle architecture Rubin, dont la carte graphique embarque 336 milliards de transistors (contre 208 pour Blackwell), promet des gains d’efficacité radicaux : les coûts d’inférence devraient chuter, et l’entraînement de modèles complexes nécessitera beaucoup moins de cœurs. AWS, Google Cloud et Microsoft prévoient d’intégrer Rubin dès le second semestre. Dell, Lenovo et OpenAI sont déjà dans la boucle.
La faille du Kyber et la contre-offensive des rivaux
Le problème vient du haut de gamme. Le rack Kyber NVL144, destiné aux workloads les plus lourds, peine à passer à l’échelle. Selon des informations récentes, sa mise en production de masse serait repoussée à 2028. Ce délai inattendu laisse le champ libre à AMD, qui prépare le MI500X, à Google avec son TPUv8i, et même à Huawei, dont l’Atlas 350 cible directement le marché de l’inférence. Certes, ces alternatives démarrent de loin, mais le répit offert par le retard de Nvidia pourrait accélérer leur adoption.
Parallèlement, le volet géopolitique se complexifie. Nvidia a obtenu le droit de vendre ses puces H200 à des géants chinois comme Alibaba et ByteDance, un revirement qui pourrait rouvrir une source de revenus importante. Mais en contrepartie, la Chine accélère ses propres développements : DeepSeek conçoit des puces IA locales, même si les embargos sur les outils de fabrication ralentissent ses ambitions. Nvidia, de son côté, investit 500 millions de dollars dans Firmus Technologies pour renforcer sa présence en Australie et diversifier ses bases.
Le verdict des prochains trimestres
Les analystes de Bank of America voient dans la stagnation actuelle une opportunité d’achat unique. Leur objectif de cours moyen s’élève à 264,36 euros, soit un potentiel de 47 %. Mais tout dépendra des résultats du deuxième trimestre, attendus fin juillet. Le management a promis un quasi-doublement du chiffre d’affaires par rapport à l’année précédente. Si les clouds majeurs confirment l’adoption de Rubin sans accroc, Nvidia dissipera les doutes.
Reste un risque majeur : que le retard du Kyber ne soit que la première fissure dans une chaîne d’approvisionnement tendue. Les prix des mémoires flambent, la demande en IA reste insatiable, et la concurrence gagne en crédibilité. Nvidia a peut-être sécurisé 119 milliards de dollars de composants, mais le temps, lui, ne se laisse pas verrouiller.
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