Le calendrier n’a rien du hasard. À la veille de publier ses résultats trimestriels, Nvidia a frappé fort avec une annonce qui dépasse le simple cadre commercial : le groupe s’est offert une licence non exclusive de six milliards de dollars sur la technologie « Model Factory » de la start-up Poolside, complétée par un milliard supplémentaire investi directement dans cette société valorisée douze milliards de dollars avant opération. Environ 109 ingénieurs de Poolside rejoignent au passage les équipes de Nvidia pour travailler sur les modèles ouverts « Nemotron ».
Cette opération s’ajoute à une série d’engagements qui dessinent une stratégie claire : verrouiller l’écosystème de l’intelligence artificielle au-delà de la seule vente de puces. Le même jour, SpaceX a choisi l’architecture « Vera » de Nvidia pour ses opérations d’IA agentique, avec des satellites dédiés attendus au quatrième trimestre 2027. Autant de signaux qui rassurent sur la demande avant même la livraison massive de la nouvelle génération de processeurs.
Un actionnaire gâté, une machine à investir
La générosité envers les actionnaires n’est pas en reste. Le conseil d’administration a validé un dividende trimestriel de 0,25 dollar par action, payable le 1er octobre aux détenteurs inscrits au registre le 10 septembre. Au deuxième trimestre, 26 milliards de dollars ont déjà été reversés via rachats d’actions et dividendes, tandis que l’autorisation de rachat restante atteint encore 99 milliards de dollars.
Dans le même temps, Nvidia prévoit d’injecter 18 milliards de dollars en participations au capital d’entreprises non cotées d’ici la fin de l’exercice, ciblant développeurs de modèles d’IA et financiers d’infrastructures. Les participations dans des sociétés privées s’élevaient déjà à 47,9 milliards de dollars fin juillet. Une double allocation qui soulève une question centrale : cette capitalisation massive se traduira-t-elle par une croissance durable hors du cœur de métier sans peser sur la marge opérationnelle ?
Le chantier de l’Ohio et la montée en puissance des partenariats
Le partenariat avec SB Energy, annoncé mi-août, illustre l’ampleur des ambitions. Nvidia investit 1,5 milliard de dollars dans cette société et apporte des garanties de valeur résiduelle pouvant atteindre 105 milliards de dollars pour le campus technologique PORTS-Pike dans l’Ohio, doté d’une capacité de 8 gigawatts. OpenAI s’y installera comme locataire principal pour une durée de 20 ans, la mise en service étant prévue pour 2028.
En parallèle, Amazon Web Services a convenu d’utiliser deux millions de GPU supplémentaires – Blackwell Ultra, Rubin et Rubin Ultra – dans son infrastructure mondiale en 2027 et 2028, sans compter des « fabriques d’IA » destinées aux agences gouvernementales américaines, chacune équipée de 100 000 GPU. L’accélérateur Groq-3-LPX de la plateforme Vera-Rubin est déjà en production en série, Nebius servant de premier client cloud.
Côté tarifs, Bloomberg rapportait que Nvidia a informé ses grands clients d’augmentations de prix allant jusqu’à 15 % pour les serveurs d’IA équipés des puces Blackwell et Vera-Rubin, en raison du coût croissant de la mémoire à haute bande passante. L’impact sur les marges se fera sentir l’an prochain, sans être encore chiffrable.
Un contexte boursier hésitant
Le titre évolue toutefois dans une zone de consolidation. Cotant autour de 180-181 euros, il se situe environ 11 % sous son plus haut sur 52 semaines de 202,50 euros atteint le 14 mai. Sur sept séances, le repli atteint 3,1 %, et le cours évolue près de sa moyenne mobile à 50 jours (180,84 euros). L’indice RSI de 44,8 n’indique ni surachat ni survente, tandis que la volatilité de 35 % témoigne d’une nervosité persistante.
Les analystes attendent pour le trimestre écoulé un bénéfice par action de 2,09 dollars et un chiffre d’affaires de 92,2 milliards de dollars, des montants qui avoisineraient le doublement par rapport à l’exercice précédent. Mais la guidance pour le troisième trimestre, fixée à 108 milliards de dollars, exclut explicitement tout chiffre d’affaires de calcul pour centres de données en Chine – un marché historiquement important dont la fermeture réglementaire n’a pas de fin annoncée.
Entre signaux contradictoires et départs
Les signaux émis par les bureaux d’études divergent. Raymond James a relevé son objectif de cours de 330 à 352 dollars mardi, confirmant sa recommandation « Strong Buy » après les annonces produit du salon Gamescom. Zacks Research, à l’inverse, a dégradé le titre de « Strong Buy » à « Hold » le 21 août, estimant que la valorisation après la récente progression n’était plus justifiée.
Le départ d’Ajay K. Puri, vice-président exécutif des opérations terrain mondiales, effectif depuis le 24 août sans successeur désigné, ajoute une zone d’incertitude opérationnelle. Par ailleurs, les autorités taïwanaises ont inculpé neuf personnes, dont un employé de la filiale locale de Nvidia et deux de Super Micro Computer, pour abus de confiance et faux en écriture liés à des exportations illégales de serveurs d’IA haut de gamme vers la Chine. Nvidia n’est pas mise en cause dans ce dossier, mais il éclaire les difficultés de contrôle des restrictions à l’exportation dans la chaîne d’approvisionnement.
La stratégie de Nvidia repose désormais sur un pari : que ses partenaires – AWS, SpaceXAI, Nebius, OpenAI – se transforment en clients payants de grande ampleur, pendant que les rachats d’actions et dividendes continuent de soutenir le cours. Le rendez-vous du 1er octobre pour le dividende constituera un premier jalon, mais c’est bien la capacité du groupe à tenir ses 108 milliards de dollars de revenus sans la Chine qui déterminera la trajectoire du titre dans les mois à venir.
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