La transformation est silencieuse, mais elle est en train de redéfinir l’un des plus grands noms de la cote mondiale. Nvidia ne se contente plus de vendre des processeurs : le groupe californien s’impose désormais comme le banquier de son propre écosystème, une évolution qui bouscule les grilles de lecture traditionnelles de Wall Street.
Avec une capitalisation qui avoisine les 4 215 milliards d’euros, le concepteur de cartes graphiques a depuis longtemps cessé d’être un simple titre de semi-conducteurs. Il est devenu le baromètre du programme d’investissement le plus agressif de l’histoire industrielle récente. Et la question qui taraude les investisseurs n’est plus de savoir si les hyperscalers commanderont encore des puces, mais plutôt à quelle vitesse ils parviendront à mettre en service les centres de données qui les accueilleront.
Un carnet de commandes qui défie l’entendement
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Au deuxième trimestre 2026, Amazon, Google, Meta et Microsoft ont injecté collectivement 170 milliards de dollars dans leurs infrastructures, soit une progression de 72 % sur un an. Amazon envisage à lui seul près de 220 milliards de dollars d’investissements pour l’exercice en cours. Cette frénésie se traduit par un backlog de commandes de puces IA estimé à 500 milliards de dollars pour la période 2025-2026.
Dan Ives, analyste chez Wedbush, résume la situation par un ratio simple : la demande excède l’offre d’un facteur douze. Sa conclusion ? La révolution de l’intelligence artificielle n’en est qu’à ses balbutiements.
Le titre, lui, respire. À 174,36 euros, l’action accuse un repli de 13,90 % par rapport à son sommet de mai à 202,50 euros. Sur la semaine écoulée, la baisse atteint 4,21 %, malgré un rebond de près de 3 % vendredi. La performance annuelle de 8,78 % reste honorable, mais elle n’a plus rien de comparable avec les trajectoires paraboliques des exercices précédents. Un ralentissement que certains interprètent comme une forme de scepticisme face aux valorisations, même lorsque la croissance demeure exceptionnelle.
Le prêteur de l’IA
Le véritable bouleversement se joue ailleurs. Selon plusieurs informations concordantes, Nvidia serait impliqué dans une garantie de crédit pouvant atteindre 250 milliards de dollars pour le projet de centre de données d’OpenAI dans l’Ohio. Le groupe s’inscrit dans un réseau d’investissements plus vaste, chiffré à 750 milliards de dollars, qui s’étend des ventes de puces aux services cloud en passant par des participations dans des infrastructures spécialisées.
Pour Jensen Huang, le directeur général, cette stratégie relève de la logique pure : en finançant la demande de ses clients, le groupe sécurise leurs commandes. Les architectures Blackwell et Rubin représentent selon lui une opportunité de revenus pluriannuelle qu’il convient de verrouiller. Le raisonnement se tient. Les risques aussi.
Les critiques évoquent désormais ouvertement une « finance circulaire » : Nvidia investit dans des entreprises comme CoreWeave, qui achètent ensuite ses puces, et qui sont également partenaires de son cloud. La frontière entre fournisseur, client et bailleur de fonds s’estompe. La Banque des règlements internationaux (BRI) a d’ailleurs récemment alerté sur ces dépenses liées à l’IA, caractérisées par un endettement élevé et des valorisations opaques, susceptibles de peser à terme sur la stabilité financière mondiale.
Les infrastructures mondiales consacrées à l’IA devraient atteindre 3 000 à 4 000 milliards de dollars par an d’ici la fin de la décennie. Un montant qui rend la question de la soutenabilité de ces imbrications toujours plus pressante.
Un rendez-vous décisif le 26 août
D’ici là, les investisseurs auront un point de repère : la publication des résultats du deuxième trimestre de l’exercice 2027, prévue le 26 août. Le consensus table sur une croissance du chiffre d’affaires d’environ 96 %. Au premier trimestre, la division centres de données a généré à elle seule 75,2 milliards de dollars, soit plus de 92 % des revenus totaux.
Côté graphique, la consolidation se poursuit. Le titre évolue 2,59 % sous sa moyenne mobile à 50 jours (178,99 euros), qui constitue désormais la première résistance. À la baisse, la moyenne à 200 jours (166,37 euros) offre un support situé environ 5 % sous le cours actuel. Avec un RSI de 47,2, l’action n’est ni surachetée ni survendue, laissant la place à des mouvements dans les deux sens.
Plusieurs facteurs devraient orienter la tendance : la poursuite des investissements des hyperscalers — Alphabet et Amazon ont récemment relevé leurs objectifs —, la montée en puissance de l’écosystème chinois des semi-conducteurs, illustrée par des débuts boursiers tonitruants pour le fabricant de mémoires CXMT, et enfin la conférence téléphonique du 26 août. La volatilité annualisée, actuellement de 38,10 %, ne devrait pas retomber de sitôt.
Le marché reste néanmoins confiant : le cours cible moyen des analystes s’établit à 262,49 euros, soit un potentiel de hausse de 50,5 % par rapport aux niveaux actuels. Jensen Huang, lui, n’hésite pas à qualifier l’action de « bon marché » au regard des ventes de puces attendues — 1 000 milliards de dollars d’ici 2027.
La véritable épreuve ne se jouera toutefois pas dans les graphiques, mais dans les bilans des hyperscalers. Si Amazon, Microsoft, Google et Meta maintiennent leur cadence d’investissement durant le second semestre, le carnet de commandes de 500 milliards de dollars continuera de s’étoffer. Dans le cas contraire, la publication du 26 août révélera immédiatement à quel point les performances de Nvidia dépendent de l’appétit d’un petit nombre de clients majeurs. Le pas de côté vers le financement ajoute une couche de complexité — et de risque — à une équation qui était jusqu’ici d’une simplicité déconcertante.
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