La semaine s’annonce décisive pour le géant des semi-conducteurs. Alors que les investisseurs attendent les résultats du deuxième trimestre fiscal mercredi, un paradoxe saisissant se dessine : jamais Nvidia n’a autant investi dans l’avenir de l’intelligence artificielle, et jamais ses dirigeants n’ont autant vendu leurs actions.
Une machine à financements sans précédent
Le groupe californien ne se contente plus de concevoir des puces. Il s’est mué en architecte financier de tout l’écosystème de l’IA. La liste des engagements pris ces dernières semaines donne le vertige. Nvidia garantit, avec SB Energy, filiale de SoftBank, jusqu’à 105 milliards de dollars de loyers conditionnels et de paiements d’électricité pour le campus PORTS-Pike Technology dans l’Ohio — un centre de données de 10 gigawatts dont OpenAI sera l’unique locataire pour vingt ans. Le groupe a également injecté 1,5 milliard de dollars directement dans SB Energy, avec une mise en service des premières capacités attendue en 2028.
À peine deux semaines plus tôt, Nvidia avait déjà déboursé cinq milliards de dollars dans Safe Superintelligence Inc., le laboratoire dirigé par Ilya Sutskever, qui bénéficiera de la plateforme Vera-Rubin pour décupler sa puissance de calcul.
S’ajoutent à cela des partenariats de financement conclus avec Apollo, BlackRock, Blackstone, Brookfield, Goldman Sachs et KKR. Ensemble, ces acteurs ambitionnent de mobiliser plus de 500 milliards de dollars de capitaux tiers pour développer les infrastructures de l’IA. Un signal réglementaire favorable est venu renforcer ce dispositif : la SEC a assoupli les règles de titrisation applicables aux dettes des centres de données, exonérant de fait l’initiative de Nvidia des obligations de rétention du risque prévues par la loi Dodd-Frank.
Le groupe a par ailleurs confirmé une participation minoritaire dans Cloverleaf Infrastructure, une société basée à Houston chargée de développer des « AI Factories » — des sites de centres de données alimentés en électricité — aux États-Unis. Selon le Wall Street Journal, l’investissement pourrait atteindre plusieurs centaines de millions de dollars.
La Chine rouvre partiellement ses portes
Parallèlement à cette offensive infrastructurelle, des signes d’apaisement se font jour côté chinois. De petites quantités de puces H200 parviennent à nouveau sur le continent, ByteDance et Tencent ayant chacun reçu environ 10 000 processeurs. Le cadre de licences américain autoriserait jusqu’à 75 000 unités par client approuvé. Un volume qui ne bouleversera pas la trajectoire financière à court terme, mais qui redonne accès à un marché politiquement sensible.
Nvidia a en revanche démenti les informations de The Information selon lesquelles un processeur linguistique (LPU) spécifique à la Chine serait lancé d’ici la fin de l’année. Le groupe assure qu’aucun produit de ce type ne figure sur sa feuille de route.
Des ventes d’initiés qui interrogent
C’est là que le bât blesse. Sur les 90 derniers jours, les initiés de Nvidia ont réalisé 13 transactions, toutes des ventes, pour un montant total d’environ 767,2 millions de dollars. Les cessions du directeur Mark A. Stevens se distinguent particulièrement.
Ce type d’opérations n’a rien d’alarmant en soi — les dirigeants détiennent souvent d’importants paquets d’actions et diversifient leurs actifs. Mais l’ampleur des montants, conjuguée à l’absence quasi totale d’achats en face, contraste singulièrement avec l’image d’une direction totalement convaincue par son propre récit de croissance.
Le marché retient son souffle
Cette ambivalence se reflète dans les cours. L’action a clôturé vendredi à 183,78 euros, en baisse de 1,1 % sur la séance et de 5,6 % sur la semaine. Le titre reste toutefois en hausse de 15 % depuis le début de l’année et accuse un recul de 9,2 % par rapport à son plus haut sur 52 semaines de 202,50 euros, atteint mi-mai. L’indice RSI de 48,1 traduit une position neutre : ni surchauffe, ni dynamique haussière.
Les attentes pour mercredi sont élevées. Le consensus des analystes table sur environ 92 milliards de dollars de revenus et 2,06 dollars de bénéfice par action. Nvidia avait elle-même indiqué en mai viser 91 milliards de dollars pour le trimestre en cours, un chiffre nettement supérieur au consensus de l’époque, qui s’établissait à 86,84 milliards.
Jefferies estime que le groupe dépassera cette marque avec un chiffre d’affaires record de 95 milliards de dollars. La banque prévoit également que le système Vera-Rubin représentera plus de 40 % des revenus GPU d’ici le quatrième trimestre fiscal 2027. De son côté, BMO Capital a entamé le suivi du titre avec une recommandation « Outperform » et un objectif de cours de 340 dollars, qualifiant Nvidia de valeur préférée du secteur des semi-conducteurs parmi les grandes capitalisations.
Le décalage entre les paris milliardaires de l’entreprise et les ventes de ses propres dirigeants laisse planer un doute légitime. La stratégie est ambitieuse, mais elle expose aussi le groupe à des risques de crédit et d’infrastructure inédits. Reste à savoir si ces engagements colossaux se traduiront en revenus — ou simplement en gros titres.
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