Le géant des semi-conducteurs aborde l’un des rendez-vous les plus scrutés de la saison des résultats avec une pression que le marché n’avait plus connue depuis près de quatre ans. Le titre enchaîne en effet sept séances de baisse consécutives, sa plus longue série de replis depuis 2023, et cède 7,6 % sur la semaine. À 179,70 euros dans les échanges à Francfort ce lundi, l’action recule de 2,2 % sur la journée et se situe désormais 11 % sous son plus haut sur 52 semaines, atteint en mai à 202,50 euros. Depuis le 1er janvier, la performance reste néanmoins positive, avec un gain de 12 %.
Cette fébrilité n’est pas propre à Nvidia : AMD, Broadcom et TSMC ont également cédé du terrain, tandis que l’indice Philadelphia Semiconductor a nettement reculé. Micron a particulièrement souffert, pénalisé par une plainte déposée par Netlist auprès de la Commission du commerce international des États-Unis pour violation présumée de brevets, ainsi que par des ventes d’initiés de l’ordre de 143,5 millions de dollars réalisées par son directeur général Sanjay Mehrotra.
Une hausse des prix qui rebat les cartes
À l’origine de la défiance des investisseurs, une annonce stratégique majeure : Nvidia a décidé d’augmenter de plus de 15 % les prix de ses systèmes basés sur les plateformes Vera Rubin et Grace Blackwell à compter du début 2027. La justification est à chercher du côté des coûts de mémoire, qui s’envolent : les prix de la DRAM ont bondi d’environ 50 % depuis le troisième trimestre, un marché dominé par Samsung, SK Hynix et Micron.
Les clients concernés ne sont autres que Microsoft, Alphabet et Oracle, qui ont été informés qu’un centre de données d’une capacité d’un gigawatt coûterait désormais environ 5 milliards de dollars supplémentaires. Pour Nvidia, cette décision vise avant tout à préserver une marge brute non-GAAP qui avoisine les 75 %. La question centrale pour les prochains trimestres : les géants du cloud accepteront-ils d’absorber ces surcoûts ou freineront-ils leurs plans d’investissement ?
Des attentes élevées pour les résultats de mercredi
C’est dans ce climat tendu que Nvidia dévoilera, mercredi après la clôture de Wall Street, ses résultats du deuxième trimestre de l’exercice 2027, clos fin juillet. Le consensus des analystes table sur un chiffre d’affaires d’environ 92,07 milliards de dollars et un bénéfice ajusté par action de 2,09 dollars, contre 1,05 dollar un an plus tôt. Au trimestre précédent, la division centres de données avait progressé de 92 % pour atteindre 75,2 milliards de dollars, portant le chiffre d’affaires total à 81,6 milliards de dollars, en hausse de 85 %.
La guidance fournie par le groupe pour le trimestre en cours – un chiffre d’affaires de 91 milliards de dollars, plus ou moins 2 %, et une marge brute non-GAAP de 75 %, plus ou moins 50 points de base – a de quoi déconcerter. Surtout, elle exclut explicitement les ventes de centres de données en Chine, un marché qui fut longtemps un moteur de croissance et qui sort désormais entièrement de l’équation en raison des incertitudes réglementaires. Le marché devra déterminer si ce ralentissement apparent traduit la maturation naturelle d’une activité devenue gigantesque ou s’il constitue un signal d’alarme.
Entre paris massifs et interrogations structurelles
Les partisans du titre peuvent s’appuyer sur une série d’annonces récentes. Nvidia a notamment dévoilé son intention de développer avec SB Energy le campus technologique PORTS-Pike dans l’Ohio, où OpenAI louera des capacités de calcul dans le cadre d’un bail de vingt ans. La première phase vise 4,25 gigawatts de puissance de calcul dédiée à l’IA, avec une option pour 3,75 gigawatts supplémentaires. Le groupe prévoit d’investir 1,5 milliard de dollars dans ce projet, avec un potentiel de revenus estimé entre 150 et 200 milliards de dollars par phase. S’ajoutent le lancement en production complète de l’accélérateur d’inférence Groq 3 LPX, qui vient élargir la plateforme Vera Rubin, et un partenariat avec SpaceXAI pour l’utilisation des processeurs Vera.
Dans ce contexte, BMO Capital a initié la couverture du titre le 21 août avec une recommandation « surperformance » et un objectif de cours de 340 dollars, mettant en avant la pile logicielle intégrée de Nvidia. Le secteur dans son ensemble offre par ailleurs un environnement porteur : les ventes mondiales de semi-conducteurs ont atteint 403,3 milliards de dollars au deuxième trimestre 2026, en hausse de 35,1 % par rapport au trimestre précédent.
Cantor Fitzgerald va plus loin encore. Son analyste C.J. Muse conseille aux investisseurs de « fermer les yeux » et d’acheter massivement, avec un objectif de cours de 350 dollars, soit une prime de 67 % par rapport au cours actuel. Cette valorisation repose sur un multiple d’environ 22 à 23 fois la fourchette de bénéfices visée pour l’exercice 2027, comprise entre 15 et 16 dollars par action. La maison de courtage fait de Nvidia son premier choix dans le secteur des semi-conducteurs, soulignant l’expansion du groupe au-delà de la simple fabrication de puces.
La thèse de la circularité inquiète
D’autres voix s’élèvent pourtant. L’investisseur Michael Burry, célèbre pour avoir anticipé la crise des subprimes, s’attend certes à des résultats « spectaculaires », mais met en garde : selon lui, la quasi-totalité de la croissance des revenus déclarée serait « circulaire », c’est-à-dire issue d’investissements croisés au sein même de l’écosystème de l’IA. Une analyse partagée par un contributeur de Seeking Alpha, qui attribue une note de vente au titre et voit un potentiel de baisse supplémentaire compte tenu des multiples de chiffre d’affaires élevés.
Les récents mouvements de Nvidia alimentent cette lecture. Le groupe a investi 7 milliards de dollars dans le fournisseur d’IA Poolside – dont 6 milliards sous forme d’accord de licence et 1 milliard en participation au capital – afin de développer des modèles Nemotron open source. Des discussions seraient également en cours pour une prise de participation dans Perplexity. Pour certains observateurs, ces opérations constituent un avantage concurrentiel ; pour d’autres, elles confirment la thèse de Burry sur la circularité des flux financiers.
Un équilibre fragile
La volatilité du titre, à 35 % sur un an, reflète cette incertitude. L’action évolue à environ 1,1 % sous sa moyenne mobile à 50 jours, établie à 180,73 euros – un signal d’attentisme. Les engagements financiers massifs récemment pris par Nvidia, de la participation dans Cloverleaf Infrastructure à la mise de plusieurs centaines de millions de dollars dans l’Ohio, représentent un besoin de capitaux considérable dont la rentabilité ne se matérialisera que sur plusieurs années.
Le scénario haussier repose sur une double condition : des résultats et des prévisions conformes ou supérieurs aux attentes mercredi soir, et une démonstration crédible que les investissements dans l’Ohio et avec SB Energy généreront de nouvelles sources de revenus à moyen terme. Dans le cas contraire, si la dynamique de croissance des centres de données déçoit nettement ou si la marge flanche, le titre pourrait prolonger ses pertes et tester sa moyenne mobile à 50 jours comme premier support. La réponse à ces interrogations est désormais imminente : elle viendra mercredi soir, après la clôture des marchés américains.
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