Jensen Huang a choisi une scène inhabituelle pour livrer son message. En marge du sommet sur l’intelligence artificielle organisé en Écosse, en présence du roi Charles III, le patron de Nvidia a assuré que son groupe écoulerait en 2027 deux fois plus de puces qu’en 2026. La précision mérite qu’on s’y arrête : il parle de volumes, pas de chiffre d’affaires.
L’engagement a de quoi surprendre lorsque l’on met les chiffres bout à bout. La prévision de revenus pour l’exercice qui s’achèvera en janvier 2028 table sur une progression d’environ 70 %, à quelque 673 milliards de dollars. Deux trajectoires qui ne se recoupent que sous deux hypothèses : soit les prix moyens s’effritent sensiblement, soit l’objectif de croissance a été calculé avec prudence. Ni l’une ni l’autre n’est tranchée à ce stade.
La chaîne d’approvisionnement valide, et c’est révélateur
Ce qui frappe, c’est la vitesse à laquelle les fournisseurs ont emboîté le pas. Samsung Electronics a gagné 3,37 % vendredi, SK hynix 6,42 %. Tous deux vivent de la mémoire à haute bande passante, dont les tarifs grimperaient de 30 à 50 % à chaque génération. L’indice Philadelphia des semi-conducteurs et le Kospi coréen ont suivi le mouvement. Le signal dépasse largement le seul dossier Nvidia : c’est l’ensemble de la filière qui semble accorder du crédit à la feuille de route de Huang.
Morgan Stanley chiffre d’ailleurs la dépendance : Nvidia, Alphabet et AMD absorberaient ensemble près de 85 % de l’offre mondiale de HBM en 2027, dont 37,3 % pour le seul fabricant de Santa Clara. Et si la part de cette mémoire dans le coût des matériaux d’une GPU passe d’environ 20 % à plus de 50 %, comme le rapportent certaines analyses, alors la promesse de doublement repose entièrement sur une chaîne d’approvisionnement que SK Hynix, Samsung et Micron annoncent déjà intégralement réservée pour 2027. Les capacités nouvelles n’arriveront pas avant fin 2027, voire 2028. Voilà, plus que la demande, le vrai point de fragilité du dossier.
Des comptes solides, une Chine en creux
Les résultats récents donnent pourtant raison à l’optimisme de court terme. Au deuxième trimestre de l’exercice 2027, Nvidia a dégagé un chiffre d’affaires record de 96,2 milliards de dollars, en hausse de 106 % sur un an, porté par le segment data center à 89 milliards. La marge brute s’est établie à 75 % en normes GAAP. Pour le trimestre suivant, la direction vise 108 milliards, avec une fourchette de 2 % — en excluant toutefois les revenus data center en Chine, une réserve qu’il serait imprudent de négliger.
Sur le front concurrentiel, Huawei a profité de sa conférence Connect à Shanghai pour avancer son calendrier. L’Ascend 960DT serait disponible dès le premier trimestre 2027, avec jusqu’à 4 PFLOPS en FP4. Les comparatifs disponibles montrent un bond réel — le double de mémoire et de puissance face à la génération précédente — mais qui laisse le chip chinois à environ la moitié de la performance FP8 du B300 de Nvidia, et à un tiers en FP4. La concurrence se rapproche sans combler l’écart. Huang lui-même ne sous-estime pas la menace : il estime que la Chine pourrait maîtriser la lithographie avancée en production de masse d’ici 2030.
Un front réglementaire qui s’ouvre
À ce tableau industriel s’ajoute une ombre juridique. Le département américain de la Justice examinerait la licence conclue entre Nvidia et la jeune pousse Groq, spécialisée dans les puces d’IA. Les autorités antitrust cherchent à déterminer si cet accord a été délibérément structuré pour échapper à un contrôle de concurrence. L’affaire illustre l’attention croissante des régulateurs envers un groupe qui étend sans relâche son emprise sur le secteur.
Le marché, lui, n’a pas bronché. L’action se négocie à 191,00 euros, quasiment inchangée sur la journée, avec un gain de 1,5 % sur la semaine et de 19 % depuis le début de l’année. Elle évolue 5,7 % sous son plus haut de 52 semaines de 202,50 euros, atteint le 14 mai, et 2,7 % au-dessus de sa moyenne mobile à 50 jours, établie à 186,04 euros. La lecture technique confirme cette impression de fermeté mesurée : cours légèrement supérieur à la moyenne des 50 séances et 12 % au-dessus de celle des 200 séances, pour un RSI à 53.
L’expansion continue, en dépit du dossier Groq
Pendant que l’enquête suit son cours, Nvidia multiplie les chantiers. Le groupe prévoit d’accroître ses capacités de centres de données en Australie, avec l’ambition de plus que doubler l’empreinte actuelle du pays grâce à des partenariats avec des acteurs locaux. Autre piste : Apple envisagerait de faire appel à Nvidia pour ses technologies réseau si le fabricant d’iPhone revenait sur le marché des serveurs d’entreprise, en complément de ses propres puces.
Le volet financier n’est pas en reste. Selon Reuters, Nvidia étudierait un investissement pouvant atteindre 10 milliards de dollars dans une éventuelle introduction en bourse d’Anthropic, avec le statut d’investisseur d’ancrage. Une telle prise de participation renforcerait sa position dans l’écosystème de l’IA, le groupe intervenant à la fois comme fournisseur de puissance de calcul et comme bailleur de fonds des principaux acteurs du domaine. Sur la scène politique, Jensen Huang devrait par ailleurs participer à un banquet d’État organisé par le président américain Donald Trump en l’honneur de son homologue chinois Xi Jinping, selon une source proche du dossier.
Reste l’équation de fond, rappelée par Huang lui-même début septembre lors de la conférence Communacopia + Technology de Goldman Sachs : le déploiement de l’IA n’en serait qu’à ses débuts. Un argument qui, s’il se vérifie, pèsera sur les arbitrages d’investissement du groupe. Pour l’actionnaire, le dossier se lit donc à deux niveaux : un risque réglementaire qui s’épaissit autour de l’accord Groq, et une dynamique opérationnelle que le marché continue de privilégier. Mais le facteur décisif se situe peut-être ailleurs — dans les prix de la mémoire et les annonces de capacité des fournisseurs coréens, bien plus que dans la prochaine publication trimestrielle.
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