Le verrou de la croissance de Nvidia n’est plus dans les chaînes d’approvisionnement de puces, mais dans les câbles à haute tension. En évoquant une possible multiplication par 1 000 des besoins en électricité liée à l’essor des agents d’IA autonomes, Jensen Huang a fixé le nouveau baromètre du secteur. Le patron de Nvidia plaide désormais pour une production électrique dédiée sur les sites de data centers — nucléaire, solaire, gaz — afin de contourner la fragilité des réseaux nationaux.
Cette contrainte énergétique intervient alors que le groupe multiplie les initiatives pour élargir son empreinte. Partenaire de la levée de fonds de xAI et membre du projet « Helix » piloté par KKR — qui vise à injecter plus de dix milliards de dollars dans des infrastructures d’IA —, Nvidia se mue en architecte de bout en bout, des centrales électriques jusqu’aux logiciels.
Le CPU Vera comme cheval de Troie en Chine
Sur le front géopolitique, le groupe ne recule pas : il adapte sa gamme. Le processeur « Vera », un CPU basé sur l’architecture Arm, sera disponible dès le mois d’août pour le marché chinois. Les commandes sont déjà ouvertes. La manœuvre est subtile : les GPU restent soumis à des restrictions d’exportation américaines sévères, mais les CPU le sont moins. Washington a bien autorisé une dizaine d’entreprises chinoises à acheter le H200, mais Pékin bloque les livraisons. Résultat, la part de marché de Nvidia en Chine est tombée à zéro, comme l’a reconnu Huang.
Avec Vera, le groupe espère contourner l’impasse. Un grand fournisseur de cloud chinois prépare déjà une commande de plus de 300 serveurs double-Vera, mais les testera d’abord hors de Chine. Les freins liés aux migrations logicielles restent réels, d’autant que le marché mondial de l’IA glisse de l’entraînement des modèles vers l’inférence — un domaine où les CPU regagnent du terrain. Nvidia vise un chiffre d’affaires de 20 milliards de dollars pour Vera d’ici la fin de son exercice en janvier 2027.
Des actionnaires gâtés, des analystes confiants
Pendant ce temps, la machine à cash ne faiblit pas. Au premier trimestre de l’exercice 2027, Nvidia a enregistré un chiffre d’affaires record de 81,6 milliards de dollars, en hausse de 85 % sur un an. Le conseil d’administration a relevé le dividende trimestriel de 0,01 à 0,25 dollar par action et autorisé un nouveau programme de rachats d’actions de 80 milliards de dollars. Au total, ce sont près de 20 milliards de dollars qui ont été reversés aux actionnaires au dernier trimestre.
Le dividende majoré sera versé le 26 juin aux actionnaires inscrits au registre le 4 juin. L’assemblée générale se tiendra en ligne le 24 juin. Les questions devraient porter sur la stratégie chinoise, les risques d’exportation et la montée en puissance de Vera.
En Bourse, le titre a clôturé vendredi à 177,28 euros, quasiment au contact de sa moyenne mobile à 50 jours (177,30 euros). Il s’éloigne d’environ 12 % de son record de mai à 202,50 euros. Le RSI à 45,6 signale une position neutre. Les 62 analystes qui suivent la valeur lui attribuent en moyenne une recommandation « achat fort » et un objectif de cours de 298,42 dollars, soit un potentiel de hausse d’environ 46 % par rapport au cours actuel.
Une présence qui s’étend, une complexité qui s’accroît
L’adaptation régionale ne se limite pas à la Chine. En Australie, Nvidia a signé un contrat de six ans avec SharonAI pour la fourniture de jusqu’à 40 000 GPU Grace-Blackwell GB300, destinés à renforcer les capacités locales d’IA. Ces « usines d’IA » émergent désormais en Corée du Sud, en Australie et ailleurs, traitées comme des infrastructures stratégiques au même titre que les ports ou les réseaux électriques. Pour Nvidia, c’est un gisement de ventes additionnelles, mais aussi une complexité réglementaire croissante dans chaque pays.
L’effet Huang, facteur qualitatif
Les déclarations de Jensen Huang ont, à elles seules, un pouvoir de marché. Lorsqu’il a qualifié Marvell Technology de potentiel futur géant à 1 000 milliards de dollars, les investisseurs ont immédiatement réagi. Sa visite à Séoul a provoqué des vagues de consommation. Cet « effet Huang » échappe aux modèles de valorisation traditionnels, mais pèse dans l’équation.
Reste la question centrale : l’infrastructure énergétique mondiale pourra-t-elle suivre le rythme imposé par Nvidia ? Si ce n’est pas le cas, le groupe sera contraint de bâtir lui-même ses propres centrales — et de se transformer en énergéticien qui, accessoirement, vend aussi des puces.
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