Jamais le contraste entre la demande institutionnelle et le sentiment de marché n’a été aussi criant. Selon le dernier rapport annuel de la BCE sur le statut international de l’euro, l’or représentait fin 2025 environ 27 % des réserves de change des banques centrales mondiales, dépassant pour la première fois les emprunts d’État américains, tombés à 22 %. Dans le même temps, le métal jaune subit son plus fort repli hebdomadaire depuis plusieurs mois : vendredi, l’once a clôturé à 4 364,00 dollars, en baisse de 3,09 % sur la journée et de 4,51 % sur la semaine. Le vent a brutalement tourné.
L’élément déclencheur est venu du marché du travail américain. Le rapport sur l’emploi de mai a dévoilé la création de 172 000 postes hors agriculture, tandis que les deux mois précédents ont été révisés à la hausse de 93 000 emplois au total. Le taux de chômage s’est maintenu à 4,3 % et les salaires horaires ont progressé de 0,3 %, entretenant la crainte d’une inflation tenace. Les marchés ont immédiatement réévalué leurs anticipations : l’outil FedWatch du CME attribue désormais une probabilité de près de 48 % à un relèvement des taux d’ici la fin de l’année, tandis que les swaps intègrent une probabilité de 99 % pour une hausse supplémentaire en 2026. Le dollar s’est raffermi, et les rendements des Treasuries ont grimpé. Pour l’or, qui ne verse aucun revenu, le coût d’opportunité s’alourdit. Les investisseurs financiers ont fui massivement : le SPDR Gold Shares, premier ETF aurifère mondial, a vu ses avoirs fondre de 1,14 milliard de dollars en cinq séances, à 1 027 tonnes.
Pourtant, du côté des banques centrales, la dynamique d’achat reste intacte. La banque centrale chinoise a augmenté ses réserves pour le dix-huitième mois consécutif, avec une acquisition nette de 8,1 tonnes en avril, portant le total officiel à environ 2 322 tonnes. La Pologne n’est pas en reste : après avoir ajouté 31 tonnes au premier trimestre, elle en a acheté 14 supplémentaires en avril. Au global, les institutions officielles ont acquis 244 tonnes nettes au premier trimestre 2026, soit un rythme annualisé d’environ une tonne par mois. Par ailleurs, les tensions géopolitiques – notamment les risques liés au détroit d’Ormuz et aux négociations américano-iraniennes – continuent d’entretenir une prime de risque qui soutient la demande physique. Cette dualité entre fuite des capitaux spéculatifs et appétit structurel des États dessine un marché fracturé.
Le tableau technique s’est assombri. L’once évolue 5,94 % sous sa moyenne mobile à 50 jours (4 639,68 dollars) et le RSI, à 35 points, frôle la zone de survente sans l’avoir encore franchie. La moyenne mobile à 200 jours, située à 4 432 dollars, a été enfoncée. Les analystes guettent désormais le seuil des 4 381 dollars : au-dessus, un rebond vers 4 550 puis 4 589 dollars reste envisageable ; en dessous, la correction pourrait s’étendre jusqu’à 4 094 dollars. Le record historique de 5 627 dollars, touché en janvier, semble pour l’heure hors de portée.
La semaine à venir sera déterminante. La publication des prix à la consommation américains décidera si la pression sur l’or s’accentue ou si le métal parvient à se stabiliser. Une inflation toujours résistante renforcerait le scénario de taux élevés et pèserait encore sur les cours. En revanche, une reconquête de la zone des 4 432 dollars redonnerait un peu d’air au marché, sans dissiper le paradoxe fondamental : jamais les banques centrales n’ont autant plébiscité l’or, jamais les financiers ne l’ont autant boudé.
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