Le contraste ne pourrait être plus saisissant. Vendredi, l’once d’or a clôturé à 4 098,60 dollars, cédant 1,54 % sur la séance. Dans le même temps, le World Gold Council publiait des chiffres qui devraient pourtant réjouir les adeptes du métal jaune : les banques centrales ont acquis 289 tonnes au deuxième trimestre, soit la cadence la plus élevée jamais enregistrée pour un deuxième trimestre et une progression de 62 % par rapport à la période correspondante de l’an dernier.
Une Fed divisée comme rarement
Au cœur de cette volatilité, la décision de la Réserve fédérale américaine, rendue mercredi, a laissé des traces. Le comité de politique monétaire a maintenu le taux des fed funds dans une fourchette de 3,50 à 3,75 %, mais le vote de 9 à 3 révèle une fracture inhabituelle. Beth Hammack (Cleveland), Neel Kashkari (Minneapolis) et Lorie Logan (Dallas) ont réclamé un relèvement d’un quart de point, s’opposant ouvertement au président Kevin Warsh. Une défiance aussi marquée au sein de l’institution ne s’était plus vue depuis 2016.
Les marchés ont rapidement intégré ce signal faucon. La probabilité d’un tour de vis en septembre, évaluée par l’outil CME FedWatch, est passée de plus de 80 % à environ 63-65 %. L’once a brièvement dépassé les 4 100 dollars lors des échanges asiatiques avant de reperdre son élan, puis a glissé sous les 4 050 dollars jeudi, les opérateurs révisant leurs anticipations.
Le dollar, arbitre de la séance
Vendredi, la donne a de nouveau basculé. Le billet vert s’est replié d’environ 0,5 %, après avoir déjà perdu 2,4 % la veille, des interventions japonaises sur le marché des changes étant évoquées pour soutenir le yen. Cette faiblesse du dollar a mécaniquement rendu l’or plus abordable pour les acheteurs hors zone dollar, contrebalançant la tonalité restrictive de la Fed. L’once a ainsi limité ses pertes, tandis que l’argent, le platine et le palladium essuyaient des replis plus marqués, dans une fourchette de pertes à deux chiffres en pourcentage.
Sur le mois en cours, le métal jaune conserve d’ailleurs une avance de plus de 2 %, ce qui constituerait son premier gain mensuel depuis cinq mois. Le contexte géopolitique n’y est pas étranger : les frappes américaines contre des cibles iraniennes, en riposte aux attaques de Téhéran contre des intérêts américains, entretiennent la demande de valeurs refuges.
Une demande institutionnelle qui se renforce
Au-delà des soubresauts quotidiens, la photographie trimestrielle du World Gold Council dessine une réalité plus contrastée. La demande mondiale est restée stable à 1 269 tonnes sur le trimestre, tandis que le premier semestre cumule 2 522 tonnes, en hausse de 2 % et représentant un record de 380 milliards de dollars. Les achats des banques centrales, eux, ont été revus à la baisse pour le premier trimestre : les 244 tonnes initialement annoncées ont été ramenées à 57 tonnes, une correction qualifiée de « substantielle » par l’organisation.
La faiblesse vient d’ailleurs. La demande joaillière s’est effondrée de 17 %, au plus bas depuis le début de la pandémie, et les ETF adossés à l’or ont enregistré des sorties nettes de 45 tonnes. L’Inde, marché traditionnellement majeur, a vu sa demande reculer de 6 % à 131,4 tonnes, même si la valeur a bondi de 50 % en raison des prix élevés. Le prix moyen de l’once au deuxième trimestre s’est établi à 4 506,3 dollars, environ 8 % sous le niveau du premier trimestre.
L’or dépasse les bons du Trésor américain
La tendance de fond reste néanmoins favorable au métal jaune dans les réserves officielles. Il représente désormais 27 % des réserves mondiales de change, devant les bons du Trésor américain (22 %), une première. Les banques centrales détiennent ensemble plus de 36 000 tonnes d’or, avec la Pologne (plus de 100 tonnes), la Chine, l’Inde, la Turquie, le Kazakhstan et le Brésil en tête des acheteurs. Diversification hors dollar, risques géopolitiques, inquiétudes sur l’endettement des pays occidentaux : les motivations ne manquent pas. Même Tether, l’émetteur de stablecoins, a porté ses avoirs à 146 tonnes au deuxième trimestre, soit 18,8 milliards de dollars, ce qui en ferait le plus grand détenteur connu d’or hors banques et États.
Une configuration technique fragile
Le cours évolue toutefois 9,75 % sous sa moyenne mobile à 200 jours, fixée à 4 541,41 dollars, et reste très éloigné de son plus haut sur 52 semaines, touché fin janvier à 5 626,80 dollars. Les analystes surveillent une zone de soutien comprise entre 4 028 et 3 995 dollars, tandis qu’un franchissement des 4 101 dollars serait interprété comme un signal positif. Fred Hickey, observateur du marché, y voit davantage une phase de consolidation que l’amorce d’une tendance baissière durable, s’appuyant sur la vigueur de la demande chinoise et le ralentissement des sorties des ETF. La séance de vendredi, marquée par un recul de 1,54 % après une clôture à 4 162,80 dollars la veille, illustre toute la tension entre un contexte monétaire moins accommodant et des achats structurels qui ne se démentent pas.
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