La mémoire vive n’a jamais été un secteur pour les timorés. Micron Technology en apporte une nouvelle démonstration : tandis que le groupe engage des sommes colossales pour préparer l’avenir, son propre patron a choisi d’encaisser une partie de ses gains. Deux signaux contradictoires qui dessinent une équation délicate pour les investisseurs.
Le 30 septembre, Micron dévoilera ses résultats du quatrième trimestre fiscal. Mais avant même cette échéance, c’est une déclaration faite lors du Six Five Summit qui a retenu l’attention : le groupe exclut tout accroissement significatif de l’offre sur le marché de la mémoire avant 2028. Une affirmation qui, si elle se vérifie, rebat les cartes de toute l’analyse sectorielle.
Un patron qui vend pendant que la machine s’emballe
Fin juillet, Sanjay Mehrotra, le directeur général, a déposé un formulaire d’intention de vente portant sur 40 000 actions, à réaliser dans un délai de 90 jours. Sur la base du cours d’alors, soit 932 dollars, l’opération représenterait environ 37 millions de dollars. Rien d’alarmant en soi — les dirigeants cèdent fréquemment des titres pour des raisons fiscales ou de diversification — mais le geste intervient après une progression de 671 % du titre en douze mois. Difficile, dans ces conditions, de blâmer quiconque de vouloir monétiser une partie de ses gains.
Le contraste avec la stratégie industrielle n’en est que plus saisissant. Micron prévoit environ 26 milliards de dollars de dépenses d’investissement pour l’exercice en cours, puis plus de 45 milliards pour le suivant. Une allocation qui traduit une conviction profonde : la mémoire est devenue un composant stratégique des systèmes d’intelligence artificielle, et la demande ne faiblira pas de sitôt.
Une pénurie annoncée qui fait débat
Sumit Sadana, directeur commercial du groupe, avait déjà esquissé cette vision début août lors d’une conférence technologique : selon lui, la tension sur le marché devrait s’accentuer en 2027 par rapport à 2026, la demande progressant plus vite que l’offre. Des propos réitérés sur d’autres tribunes, où il a également fait état de signaux de demande plus forts depuis la dernière publication trimestrielle.
Cette thèse de la rareté durable justifie-t-elle des valorisations généreuses ? Les avis divergent. Les déclarations 13F du deuxième trimestre révèlent un camp divisé : Renaissance et Bridgewater ont réduit leurs positions, tandis que Coatue et Altimeter ont renforcé les leurs. Une opposition qui suggère que le marché n’a pas encore tranché sur la longévité du cycle et la soutenabilité des marges actuelles.
Le 18 août, l’action a d’ailleurs dévissé d’environ 7 % dans le sillage d’un mouvement de vente plus large sur les valeurs semiconductrices, avant de se ressaisir. Le titre évolue actuellement à 805,10 euros, soit environ 27 % sous son plus haut sur 52 semaines de 1 103,80 euros, touché en juin. Il conserve néanmoins un gain de 720 % par rapport au plancher de septembre de l’année dernière.
Des signaux contradictoires côté analystes
Mizuho a apporté sa pierre à l’édifice mardi dernier : Vijay Rakesh, analyste de la maison, a abaissé son objectif de cours de 1 375 à 1 300 dollars, tout en maintenant sa recommandation Outperform. Sa préoccupation ? Un possible « dé-spécification » des futures architectures de GPU et d’ASIC, autrement dit le risque que les concepteurs de puces intègrent moins de mémoire par unité que prévu dans leurs prochains accélérateurs d’IA. Une hypothèse qui fissure légèrement le récit selon lequel chaque nouveau processeur d’IA se traduirait mécaniquement par davantage de mémoire Micron.
La volatilité annualisée de 91 % témoigne par ailleurs de la nervosité ambiante. Et le récent gain de 12,6 % enregistré depuis l’annonce de la vente du CEO n’a pas suffi à dissiper toutes les interrogations.
Des milliards pour préparer l’après
Le groupe ne lésine pourtant pas sur les moyens. Les Micron Research Labs, dont le campus principal sera implanté à Boise, devraient recevoir dix milliards de dollars sur une décennie. Le premier coup de pioche est programmé pour 2027. À cela s’ajoute l’annonce, il y a une dizaine de jours, d’un centre de formation dédié aux métiers des semiconducteurs, ainsi qu’un fonds de 250 millions de dollars lancé par Micron Ventures pour investir dans l’IA.
Ces initiatives dessinent une feuille de route claire : le management aborde les prochaines années comme un défi d’exécution, pas de demande. Les promotions récentes de Manish Bhatia au poste de président et directeur des opérations, et de Scott DeBoer à la présidence technologie et produits, s’inscrivent dans cette logique de renforcement opérationnel.
Reste la question qui fâche : ce pari sur la pénurie jusqu’en 2028 est-il fondé ? La réponse dépendra de la robustesse réelle de la demande de mémoire pour l’IA. D’ici là, le marché devra composer avec une guidance de 50 milliards de dollars de revenus pour le quatrième trimestre fiscal, à plus ou moins un milliard près, pour une marge brute GAAP d’environ 86 %. Des niveaux qui, s’ils se confirment le 30 septembre, donneront du grain à moudre aux deux camps.
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