Jamais le destin d’un fabricant de puces n’aura été à ce point suspendu à un seul mot : la pénurie. Celle que Micron Technology promet de voir durer jusqu’en 2028, et qui justifie à elle seule une escalade d’investissements sans précédent dans l’histoire du groupe. Le marché de la mémoire devrait ainsi peser 837,3 milliards de dollars cette année, selon les projections de Gartner datées d’août 2026, soit plus de la moitié des ventes mondiales de semi-conducteurs — contre 48 % il y a seulement douze mois.
Une bascule structurelle qui explique la trajectoire fulgurante du titre : coté 805,10 euros sur le marché allemand, il affiche un gain de 219 % depuis janvier, tout en restant 27 % sous son sommet sur 52 semaines de 1.103,80 euros atteint fin juin. La consolidation en cours, qui le place environ 3,1 % sous sa moyenne mobile à 50 jours (830,46 euros), n’a donc rien d’une anomalie : elle traduit plutôt la digestion d’un parcours boursier hors norme.
Un carnet de commandes adossé à Nvidia
Le moteur de cette croissance ne se trouve pas chez Micron lui-même, mais dans les chaînes d’approvisionnement de l’intelligence artificielle. Colette Kress, directrice financière de Nvidia, a prévenu la semaine dernière que la marge brute du concepteur de cartes graphiques reculerait à 71-72 % sur les deux prochains trimestres, sous l’effet de la hausse des coûts de la mémoire. Un aveu qui en dit long sur le pouvoir de négociation acquis par les fabricants de puces de stockage.
Nvidia a d’ailleurs relevé ses engagements d’achat de 119 à 279 milliards de dollars, dont une part substantielle consacrée aux composants mémoire. Pour Micron, cette pression sur les marges de son principal client se lit comme une garantie de débouchés. Les chiffres le confirment : le troisième trimestre fiscal 2026 s’est soldé par un chiffre d’affaires de 41,46 milliards de dollars, contre 9,30 milliards un an plus tôt, pour un bénéfice net de 28,24 milliards. Le quatrième trimestre est annoncé aux alentours de 50 milliards.
Seize contrats clients couvrent désormais un cinquième de la demande mondiale de DRAM et un tiers de celle de NAND — une visibilité que l’industrie n’avait jamais connue à cette échelle.
45 milliards de dollars de capex et un nouveau centre de R&D
Cette confiance se traduit dans les chiffres. Les dépenses d’investissement pour l’exercice 2026 sont fixées à environ 26 milliards de dollars, et devraient dépasser 45 milliards en 2027. Surtout, Micron a relevé son engagement d’investissement aux États-Unis de 200 à 250 milliards de dollars. Une partie de cette enveloppe financera Micron Research Labs, le centre de recherche de Boise dévoilé il y a une dizaine de jours, doté de 10 milliards de dollars sur dix ans pour développer notamment la technologie HBM4, dont la production en série est attendue à partir de 2027. La HBM3E est déjà en fabrication, la HBM4E suivra dans la même fenêtre.
Ces annonces s’accompagnent d’un changement à la tête de l’entreprise : Manish Bhatia devient président et directeur des opérations — une fonction vacante depuis 2012 — tandis que Scott DeBoer est promu président et directeur de la technologie et des produits. Une réorganisation que la direction justifie explicitement par la nécessité de gérer une croissance dopée à l’IA.
Tensions sociales, menace chinoise et contentieux juridique
Le succès a pourtant ses angles morts. Les salariés réclament des primes liées au boom de l’IA comparables à celles versées par les concurrents : SK Hynix aurait distribué l’équivalent de 477.000 dollars par employé, Samsung 340.000 dollars. Les syndicats menacent de débrayer en septembre si Micron maintient son plafond actuel. Un paradoxe pour un groupe dont la capitalisation avoisine 940,17 milliards d’euros.
La concurrence, elle, ne dort pas. Morgan Stanley anticipe une montée en puissance de Changxin Technology, dont la capacité DRAM passerait de 180.000 à 800.000 wafers d’ici 2031, au point de déloger Micron de la troisième place mondiale en 2028. Le contentieux s’invite également : Netlist a déposé plainte le 12 août auprès de la Commission du commerce international des États-Unis, accusant Micron, Super Micro Computer, Hewlett Packard Enterprise et Lenovo de contrefaçon sur des produits DDR5-RDIMM et MRDIMM. Un éventuel blocage des importations n’est pas à exclure, même si l’issue du procès reste incertaine.
Du côté politique, en revanche, le vent souffle dans le bon sens : des rapports évoquent des directives américaines visant à écarter les mémoires chinoises des chaînes d’approvisionnement d’Apple et d’autres géants technologiques, un facteur de soutien pour les fabricants occidentaux.
Un test décisif à venir
Le 14 août, avant la cascade d’annonces récentes, New Street Research avait relevé sa recommandation à l’achat avec un objectif de cours de 1.250 dollars. Depuis, le titre a cédé 2,7 % après la présentation du centre de recherche — un recul modeste au regard de l’ampleur des capitaux engagés. Les prochains résultats trimestriels diront si les paris du management se révèlent payants, ou si la machine à investir a pris une longueur d’avance sur la demande.
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