La scène a quelque chose de vertigineux. Mercredi, Nvidia publie des résultats qui feraient pâlir n’importe quel concurrent : 96,2 milliards de dollars de chiffre d’affaires au deuxième trimestre, en hausse de 106 % sur un an. Vendredi, l’action dévisse de 4,1 % à 187,78 euros. Entre les deux, un fossé que les seuls fondamentaux ne suffisent plus à expliquer.
Le paradoxe n’est qu’apparent. À y regarder de plus près, ce que les investisseurs sanctionnent n’est pas la performance — elle est éclatante — mais la transformation silencieuse d’un fabricant de semi-conducteurs en rouage central d’un système financier adossé à l’intelligence artificielle. Une mue qui soulève des questions autrement plus vertigineuses que celle de la marge brute.
Une marge sous pression, un bilan qui gonfle
Le déclencheur immédiat de la déroute boursière est pourtant classique. La direction anticipe une contraction de sa marge brute, qui devrait passer de 75 % au trimestre écoulé à une fourchette de 73,5 à 74,5 % au troisième trimestre, avant un possible plancher de 71 à 72 % au quatrième. La faute aux coûts croissants des mémoires HBM, comme l’a expliqué la directrice financière Colette Kress.
Mais le marché n’a pas seulement regardé les deux points de marge perdus. Il a aussi scruté l’explosion des engagements : les composants sous contrat sont passés de 119 à 279 milliards de dollars en un trimestre, tandis que les créances clients ont bondi de 38,5 à 63,1 milliards de dollars. Le tableau est clair : Nvidia ne se contente plus de vendre des puces, il finance ses propres clients.
La plateforme montée avec Apollo, BlackRock, Blackstone, Brookfield, Goldman Sachs et KKR vise à mobiliser plus de 500 milliards de dollars pour l’infrastructure de l’IA. Environ 50 milliards sont destinés aux laboratoires internes du groupe, qui devraient représenter un quart du chiffre d’affaires de l’exercice à venir. S’y ajoutent 36 milliards de dollars d’engagements cloud et jusqu’à 105 milliards de garanties pour la construction des centres de données d’OpenAI dans l’Ohio. Morgan Stanley estime que l’exposition crédit de Nvidia pourrait frôler les 200 milliards de dollars d’ici fin 2028, l’essentiel hors bilan.
Le spectre du droit de la concurrence
Plus inquiétant encore pour les investisseurs : le Wall Street Journal rapporte que Nvidia a mis en pause une partie de son programme de partenariat dédié au financement des fournisseurs de cloud IA. Des employés internes auraient exprimé des réserves sur d’éventuelles restrictions imposées aux clients et sur les risques antitrust. Le programme, lancé en juillet, n’aura pas survécu six semaines.
Ce recul volontaire en dit long sur la position du groupe. Nvidia est devenu si dominant que ses propres équipes tirent la sonnette d’alarme avant même les régulateurs. Un risque d’une nature différente de celui des prix de la mémoire : il ne se règle pas avec une meilleure chaîne d’approvisionnement, mais par des concessions politiques et juridiques dont l’ampleur reste impossible à chiffrer.
Pendant ce temps, l’activité poursuit son cours. Le segment des centres de données — plus de 92 % du chiffre d’affaires total — a progressé de 117 % à 89 milliards de dollars, et Nvidia promet 108 milliards pour le trimestre en cours. Jensen Huang, le PDG, parle d’un « point de bascule » de l’IA, une formule déjà entendue mais cette fois adossée à des chiffres qui ont surpris jusqu’aux analystes les plus optimistes.
Entre records boursiers et ambitions démesurées
Le titre évolue dans une fourchette qui résume l’ambivalence du moment : 34 % au-dessus de son plus bas sur 52 semaines (139,78 euros), mais 7,3 % sous le sommet de 202,50 euros touché en mai. Sur douze mois, la progression atteint tout de même 22 %, et la volatilité annualisée de 45 % témoigne d’un marché nerveux, mais pas paniqué.
Les avis d’analystes illustrent la même divergence. Raymond James a relevé son objectif de cours de 352 à 515 dollars, tablant sur un chiffre d’affaires d’un billion de dollars d’ici janvier 2029. Stifel, plus mesuré, est passé de 282 à 315 dollars, en misant sur la future génération Vera-Rubin pour contribuer à hauteur d’un cinquième du chiffre d’affaires trimestriel des centres de données. Evercore et Bernstein restent nettement plus prudents.
La rumeur d’une acquisition de Hugging Face pour environ 13 milliards de dollars — certains médias évoquent 12,9 milliards — ajoute une couche supplémentaire au scénario. Si elle se confirmait, l’opération renforcerait la position de Nvidia dans l’écosystème open source face à OpenAI et Google, même si les informations divergent sur l’état d’avancement des discussions.
Le groupe continue par ailleurs d’étendre son terrain de jeu : SpaceXAI adoptera ses processeurs Vera pour l’IA agentique, l’accélérateur d’inférence Groq 3 LPX est entré en production, et le Jetson Orin Nano 2 cible le marché de l’edge computing robotique.
Au fond, la question qui taraude les investisseurs n’est plus de savoir si Nvidia va continuer à croître — la demande, dit-on, dépasse encore l’offre. Elle est de savoir si ce maillage financier, tissé à une vitesse étourdissante, tiendra le choc. Car à force de financer ses propres débouchés, le champion des puces a peut-être trouvé son talon d’Achille : un boom qui semblait sans limite pourrait bien buter sur les règles du jeu qu’il a lui-même contribué à écrire.
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