Il y a les chiffres que l’on commente, et ceux que l’on préfère taire. Chez Nvidia, la publication trimestrielle a une nouvelle fois fait vibrer Wall Street : 96,2 milliards de dollars de revenus, soit une progression de 106 % sur un an, un bénéfice par action de 2,22 dollars contre 2,10 anticipés, et une guidance pour le troisième trimestre fixée à environ 108 milliards de dollars, au-delà des 104 à 105 milliards attendus par les analystes. Le marché, lui, a répondu par une baisse de 4,2 % jeudi, ramenant le titre à 187,40 euros. Une réaction en apparence paradoxale, qui en dit long sur l’état d’esprit des investisseurs à l’égard du champion des puces d’intelligence artificielle.
Car le véritable sujet n’est peut-être pas la croissance, pourtant spectaculaire, mais la capacité du groupe à la maintenir sans que ses marges ne s’effritent. La division centres de données a bondi de 117 % à 89 milliards de dollars, et pour l’ensemble de l’exercice 2028, la direction table sur une expansion d’environ 70 %, là où le consensus n’osait espérer que 40 à 45 %. Une projection d’une audace rare, qui a contribué à dissiper les craintes d’un essoufflement des dépenses en IA. Mais cette confiance affichée a un prix : celui de la marge brute, attendue en repli à environ 74 % au troisième trimestre, puis entre 71 et 72 % au quatrième, sous l’effet de la flambée des coûts de mémoire vive.
La mémoire, nouveau goulot d’étranglement
Les puces mémoire à large bande passante (HBM) représentent désormais 30 à 40 % du coût de revient d’un accélérateur d’IA. Or, l’offre peine à suivre : les fournisseurs comme Micron ou SK Hynix ne couvriraient que 50 à 67 % de la demande. Pour compenser, Nvidia a informé ses plus gros clients d’une hausse de plus de 15 % des prix de ses serveurs équipés de ses puces, une mesure qui s’appliquera aux systèmes livrés au début de l’année prochaine. Un signal de puissance, certes, mais aussi un aveu de vulnérabilité face à une chaîne d’approvisionnement sous tension.
Cette politique tarifaire traduit une réalité simple : dans le cycle d’investissement le plus massif de l’histoire de la tech, Nvidia se sait incontournable. L’accord annoncé mercredi avec Amazon Web Services en est l’illustration parfaite. Le géant du cloud s’est engagé à intégrer deux millions de GPU supplémentaires et de nouvelles infrastructures dédiées à l’IA agentique et physique. Une commande d’une telle ampleur laisse peu de marge de négociation au client, mais elle confirme surtout que la demande ne faiblit pas, même quand les conditions commerciales se durcissent.
Un écosystème qui se construit à grande vitesse
Pendant que les marchés digèrent ces annonces, Nvidia prépare la suite. La nouvelle génération de puces Vera Rubin doit entrer en production à l’automne, avec des premiers clients déjà engagés : SpaceXAI utilisera les CPU Vera pour ses applications d’IA agentique, tandis que le produit Groq 3 LPX est passé en production de série complète. Côté robotique, le Jetson Orin Nano 2, un ordinateur d’entrée de gamme pour l’IA en périphérie, élargit encore le spectre.
Cette avalanche de lancements dessine une stratégie claire : Nvidia ne se contente plus de vendre des composants, il bâtit l’ossature d’un secteur tout entier. Le programme de financement de 500 milliards de dollars, monté avec Apollo, BlackRock, Blackstone, Brookfield, Goldman Sachs et KKR, pour soutenir le déploiement d’infrastructures d’IA, et l’engagement de sécuriser la première phase du projet de centre de données d’OpenAI dans l’Ohio à hauteur de 105 milliards de dollars, participent de la même logique.
Les analystes entre enthousiasme et prudence
Les maisons de courtage ont réagi avec une vigueur inégale. Bernstein a relevé son objectif de cours de 315 à 400 dollars, évoquant le « plus grand cycle de produits » de l’histoire du groupe, adossé à des engagements de livraison de 279 milliards de dollars. Morgan Stanley, plus mesuré, est passé de 288 à 300 dollars en maintenant sa recommandation Overweight, tout en reconnaissant que sa propre estimation de croissance, à 52 %, reste nettement inférieure aux prévisions de la direction.
Cette prudence relative s’explique aussi par un autre signal, plus discret : Nvidia aurait suspendu une partie de son programme de financement destiné aux entreprises de cloud spécialisées dans l’IA, en raison de préoccupations antitrust. Une décision opérationnellement prudente, mais qui révèle un groupe désormais contraint de naviguer entre expansion agressive et conformité réglementaire.
Un titre qui reste sous haute tension
À 187,40 euros, l’action accuse un recul de 7,3 % par rapport à son plus haut sur 52 semaines de 202,50 euros, atteint en mai. Sur trente jours, elle affiche pourtant une progression de 13 %, et de 17 % depuis le début de l’année. La volatilité annualisée de 45 % résume à elle seule l’état de nerfs permanent dans lequel évolue le dossier.
Le marché a intégré une exigence implicite : chaque trimestre doit être irréprochable, chaque guidance doit surpasser les attentes. La moindre inflexion, fût-elle technique, se paie cash. La marge devient le filtre à travers lequel chaque bonne nouvelle devra désormais passer. Et si la demande pour l’infrastructure d’IA ne montre aucun signe de fléchissement, la question qui taraude les investisseurs n’est plus de savoir si Nvidia va continuer de croître, mais combien de temps ses clients accepteront de payer le prix fort sans chercher ailleurs — ou sans accélérer leurs propres développements de puces.
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