La journée de vendredi restera marquée d’une pierre noire pour les détenteurs d’or. Le métal jaune a cédé du terrain après l’intervention de Kevin Warsh à Jackson Hole, le président de la Fed ayant semé le doute sur la trajectoire des taux directeurs. Le spot a clôturé à 4.454,60 dollars l’once, soit un repli de 3,2 % sur la séance. Les opérateurs, rapporte Reuters, ont immédiatement réintégré dans leurs modèles la probabilité de nouveaux resserrements monétaires — un scénario qui prive l’or, actif sans rendement, de son principal argument de détention.
Le coup de semonce intervient après une semaine déjà agitée. Mercredi, l’annonce d’un renforcement des rachats d’obligations d’État américaines à longue maturité avait ébranlé le marché ; depuis lors, l’once a perdu environ 3,1 %. Le discours de Warsh a amplifié le mouvement en remettant en cause le cœur du récit haussier des dernières semaines, à savoir la perspective de real rates en déclin. La correction illustre à quel point le marché est désormais suspendu aux inflexions de la politique monétaire américaine, après une phase où la faiblesse du billet vert et les anticipations de détente avaient porté la flambée.
Des achats souverains d’une ampleur inédite
Pourtant, à regarder au-delà des écrans de cotations, une autre dynamique se dessine, autrement plus structurante. Le World Gold Council a confirmé fin juillet que les banques centrales ont acquis 288,9 tonnes nettes au deuxième trimestre 2026, soit une progression de 62 % par rapport aux 177,9 tonnes enregistrées un an plus tôt — la meilleure performance trimestrielle de l’histoire de la série. La Pologne mène la danse avec 51 tonnes, poursuivant son objectif d’un stock de réserves de 700 tonnes. La Chine n’est pas en reste : 33 tonnes achetées, son plus gros trimestre depuis fin 2023, ce qui porte à 21 mois consécutifs d’accumulation, selon Bloomberg.
Cette demande institutionnelle contraste avec la versatilité des flux privés. Les ETF aurifères ont certes subi 45 tonnes de décollecte nette au deuxième trimestre, pénalisés par les fonds nord-américains. Mais le vent a tourné depuis. Le SPDR Gold Trust a enregistré à lui seul environ 637 millions de dollars d’entrées le 7 août. Au 26 août, ses avoirs culminaient à 1.045,50 tonnes, soit un gain de 10,84 tonnes en une semaine, accompagné de 1,97 milliard de dollars de souscriptions nettes. Le fonds a même brièvement occupé la première place mondiale des collectes nettes tous ETF confondus, portant son actif sous gestion à 150,9 milliards de dollars (+0,79 %).
La Chine, entre appétit physique et signaux contradictoires
Côté physique, l’empire du Milieu confirme son appétit : les importations nettes d’or via Hong Kong ont progressé d’environ 11 % en juillet par rapport à juin, tirées par la demande d’investissement. Détail intriguant, le marché de Shanghai affiche désormais une décote de 22 dollars l’once par rapport au spot européen — un écart négatif qui s’est creusé, symptomatique d’un déséquilibre local de l’offre et de la demande.
L’offre mondiale, justement, suscite des interrogations à plus long terme. Paul Manalo, analyste chez S&P Global, anticipe un pic de production à 110 millions d’onces en 2026, avant un reflux à 103 millions d’onces d’ici 2028. La raison tient à la raréfaction des découvertes majeures : depuis 2020, seuls cinq gisements significatifs ont été mis au jour, totalisant 17 millions d’onces.
Un équilibre technique précaire
Sur le plan graphique, la configuration reste mitigée. L’once évolue environ 2,0 % sous sa moyenne mobile à 200 jours, signe que la tendance de fond marque le pas, tout en conservant une avance de 5,7 % sur la moyenne à 50 jours — la dynamique de court terme n’est donc pas rompue. Le lingot affiche par ailleurs un écart de 34 % avec son plus bas sur 52 semaines (3.384,54 dollars) et une progression de 33 % sur douze mois, malgré un recul d’environ 19 % par rapport au record historique de 5.598,58 dollars touché en janvier.
En toile de fond, la question ghanéenne ajoute une note de vigilance. GoldBod, la société étatique de commercialisation de l’or, n’a pas réglé ses fournisseurs depuis trois semaines, selon Reuters, contraignant les sous-traitants locaux à recourir au crédit. Aucune rupture d’approvisionnement globale n’est en vue, mais le précédent illustre la fragilité des chaînes d’approvisionnement face aux lenteurs de paiement des acheteurs publics.
Les marchés monétaires attribuent actuellement 38 % de probabilité à un relèvement des taux en septembre, et plus de 70 % d’ici décembre. La réunion du FOMC des 15 et 16 septembre s’annonce comme le prochain rendez-vous décisif : si la Fed confirme le ton restrictif de Warsh, le dollar pourrait poursuivre son ascension et peser davantage sur l’once. Si les paris s’avèrent excessifs, le métal jaune pourrait rapidement renouer avec sa trajectoire ascendante, porté par des banques centrales visiblement décidées à ne pas attendre le feu vert de Washington.
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