Le groupe californien signe un contrat spectaculaire en Asie du Sud-Est, tandis que les goulets d’étranglement géopolitiques paralysent son accès au marché chinois. Deux dynamiques opposées façonnent la trajectoire du titre.
L’australien Firmus Technologies va construire un data center de 360 mégawatts sur l’île indonésienne de Batam. Nvidia y livrera jusqu’à 170 000 de ses derniers accélérateurs, parmi lesquels les plates-formes Vera-Rubin et Grace-Blackwell, dont la mise en service est prévue début 2027. Le projet cible exclusivement des clients « natifs de l’IA ». Mais l’originalité du deal réside dans son modèle économique : au lieu d’un paiement intégral upfront, Nvidia adopte un mécanisme de partage des revenus. Firmus revendra les capacités en cloud et Nvidia percevra, en sus de ses ventes matérielles, une commission sur ces services. Firmus anticipe des contrats d’abonnement cumulant plusieurs dizaines de milliards de dollars sur les six premières années.
Pendant que ce campus voit le jour, l’activité chinoise du constructeur reste à l’arrêt. Fin 2025, Washington avait pourtant autorisé l’export du processeur H200, à condition de prélever un quart du prix de vente. Une dizaine de sociétés chinoises ont reçu le feu vert américain. Mais aucune livraison n’a eu lieu. Pékin a bloqué les achats, préférant orienter les investissements vers ses champions nationaux comme Huawei. « Nous n’avons pas généré le moindre dollar de chiffre d’affaires, et nous ignorons si les importations seront un jour autorisées », a déploré Jensen Huang lors de la dernière assemblée générale. Howard Lutnick, secrétaire au Commerce américain, a confirmé devant le Sénat le veto chinois. Résultat : la part de Nvidia sur le marché des accélérateurs chinois, autrefois proche de 95 %, est tombée à presque zéro, alors que la Chine représentait 13 % du chiffre d’affaires global du groupe, soit environ 17,1 milliards de dollars.
Cette paralysie commerciale coïncide avec un autre signal préoccupant. Les loyers des GPU Nvidia s’effondrent. Le tarif horaire du fleuron B200 est passé de 6,11 à 4,22 dollars en trois semaines en juin. Pour Gil Luria, analyste chez D.A. Davidson, c’est la preuve que l’offre de puissance de calcul croît plus vite que la demande, ce qui menace le pricing power de Nvidia. Des pertes supplémentaires liées aux restrictions d’exportation et à la concurrence chinoise pourraient atteindre jusqu’à 16 milliards de dollars, selon JPMorgan et Bernstein.
À la Bourse, le titre paie ces incertitudes. L’action Nvidia s’échange autour de 170,78 euros, en baisse d’environ 11 % sur un mois et de 16 % par rapport à son pic de mai. Sur un an, elle conserve néanmoins une progression de 27 %. Le management tente de rassurer avec des moyens massifs : au dernier trimestre, 20 milliards de dollars ont été reversés aux actionnaires via rachats et dividendes. Le programme de rachat a été augmenté de 80 milliards de dollars supplémentaires, et le dividende trimestriel a été multiplié pour atteindre 25 cents par action.
Face au vide chinois, Nvidia trouve un autre débouché : la souveraineté nationale. Le concept de « Sovereign AI » séduit les gouvernements. En juin 2026, l’Europe a inauguré 35 supercalculateurs Nvidia. Les États investissent dans des infrastructures nationales verrouillées à long terme, et les alternatives au californien sont quasi inexistantes. Cette demande institutionnelle ne remplace pas encore le marché chinois perdu, mais elle ouvre des horizons.
Le campus de Batam illustre la vigueur persistante de la demande asiatique. Le modèle de partage des revenus, en liant le constructeur à son partenaire pour des années, sécurise des flux récurrents. Mais tant que les loyers GPU continuent de chuter et que le verrou chinois reste en place, l’action manque d’un catalyseur franc pour franchir ses plus hauts.
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