Le cours de Nvidia oscille autour de 175 euros, loin de son record de mai. Derrière cette consolidation se cache une réalité à deux faces : le groupe réorganise en catastrophe l’architecture de sa prochaine puce phare tout en déployant une stratégie d’investissement sans précédent. En 2026, Nvidia a injecté plus de 40 milliards de dollars en participations dans toute la chaîne de valeur de l’IA.
Le virage le plus immédiat concerne la puce Rubin Ultra. Conçue à l’origine comme un assemblage de quatre dies, elle passe finalement à une configuration double die en raison de difficultés de packaging. Le nombre de modules mémoire tombe de seize à huit, ce qui réduit de moitié la performance par puce. Nvidia compte compenser ce handicap au niveau système, via des agencements spécifiques sur les cartes serveur. La plateforme Vera-Rubin est déjà en production de masse depuis début juin, et huit grands fournisseurs de cloud recevront les premières livraisons cet automne.
Parallèlement, le groupe muscle son volet capital-risque. Il s’est assuré le droit d’investir jusqu’à 3,2 milliards de dollars chez le spécialiste du verre Corning, 2,1 milliards chez l’exploitant de datacenters IREN, et 2 milliards chacun chez Marvell Technology, Lumentum et Coherent. En janvier, 2 milliards ont également été placés chez CoreWeave, qui construit en retour des centres de données équipés de technologies Nvidia. S’y ajoutent des droits d’investissement chez Nebius Group, Synopsys et Nokia. « C’est exactement le thème des investissements circulaires », résume Matthew Bryson, analyste chez Wedbush Securities.
Ce cercle vertueux cache un risque systémique. Les neoclouds – petits fournisseurs sans la solidité financière des hyperscalers – achètent du matériel Nvidia à crédit, misant sur une demande IA assez forte pour rembourser leurs dettes. Si la croissance ralentit, Nvidia subit un double choc : perte de commandes et dévalorisation de ses participations. Michael Intrator, PDG de CoreWeave, qualifie la démarche de « couverture de toutes les positions », une manière pragmatique d’admettre que Nvidia doit cofinancer l’infrastructure pour que son modèle tienne.
La dynamique boursière reflète cette ambivalence. À 175,06 euros, l’action évolue sous sa moyenne mobile à 50 jours (181,27 euros) mais nettement au-dessus de celle à 200 jours (163,92 euros). Le RSI à 46,2 n’indique ni surachat ni survente. Sur trente jours, le titre a perdu plus de 9 %, tandis que le gain annuel reste solide à 34,6 %. Les analystes de Wall Street voient encore un potentiel de hausse de plus de 50 %, portés par une demande qui surpasse l’offre.
Le segment datacenter a presque doublé son chiffre d’affaires au premier trimestre de l’exercice 2027, atteignant 75,2 milliards de dollars. Les pénuries de mémoire étant résolues, les analystes de SemiAnalysis prévoient une surprise au second semestre : les revenus du datacenter pourraient dépasser les attentes de 20 %. AWS augmente déjà ses tarifs de 20 % depuis le 1er juillet, et la location des H100 a grimpé de 40 % depuis octobre dernier.
Nvidia étend aussi son empreinte géographique. Un partenariat avec Firmus Technologies prévoit la construction d’une usine d’IA en Indonésie, avec jusqu’à 170 000 accélérateurs Nvidia en service d’ici 2028. Firmus table sur des contrats clients de 30 milliards de dollars sur six ans.
Le titre, qui cotait 174,16 euros mardi en hausse de 2 %, digère donc un faisceau de signaux contradictoires. Nvidia n’est plus seulement un fournisseur de puces : il est devenu investisseur actif, maillon d’une chaîne circulaire – et, potentiellement, facteur de risque si l’engrenage venait à gripper.
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