Le PDG de Nvidia a fait deux choses rares le week-end dernier à Taipei : il a publiquement recadré un partenaire historique, et il a redessiné les contours d’un marché de 200 milliards de dollars incluant la Chine. Deux signaux qui, ensemble, esquissent une stratégie à double vitesse : une croissance fulgurante portée par les CPU Vera, et une gestion de plus en plus serrée des risques géopolitiques.
C’est une affaire qui aurait pu rester discrète. Mais Jensen Huang a choisi de ne pas éluder. Interrogé sur les perquisitions menées le 21 mai par le parquet taïwanais contre douze sites de Super Micro Computer, le dirigeant a lancé : « Au final, Super Micro doit gérer sa propre entreprise. J’espère qu’ils amélioreront leurs compétences en matière de réglementation et éviteront ce genre de situation à l’avenir. » Une sortie inhabituelle pour un patron qui évite d’ordinaire de critiquer ses partenaires de la chaîne d’approvisionnement. Le parquet taïwanais a émis des mandats d’arrêt contre trois suspects, dont Wally Liaw, cofondateur de Super Micro, accusés d’avoir exporté vers la Chine, Hong Kong et Macao des serveurs équipés de puces Nvidia via de faux documents douaniers. Selon les enquêteurs, un entrepôt contenait des milliers de leurres : les étiquettes d’expédition étaient décollées au sèche-cheveux pour recomposer des livraisons falsifiées. Aux États-Unis, un procès fédéral vise les mêmes personnes pour contrebande de serveurs Nvidia d’une valeur d’environ 2,5 milliards de dollars. Le CEO de Super Micro, Charles Liang, a assuré que la société elle-même n’est ni inculpée ni visée par le grand jury, et que les trois accusés ont été libérés.
Cette affaire éclaire un paradoxe persistant : la Chine reste exclue des prévisions de chiffre d’affaires de Nvidia, mais Huang la voit toujours comme un débouché majeur à long terme. Lors de son arrivée à Taipei, il a rappelé que le marché des CPU qu’il estime à 200 milliards de dollars intègre la Chine. La réalité est plus nuancée. Nvidia détient des licences américaines pour vendre ses puces H200 à une dizaine d’entreprises chinoises, mais aucune livraison n’a eu lieu : Pékin n’a pas autorisé l’importation. Les discussions entre Donald Trump et Xi Jinping à Pékin n’ont pas abouti. Résultat : Nvidia a explicitement exclu les revenus des datacenters chinois de ses propres prévisions. Pour les investisseurs, la question se dédouble : la Chine peut-elle rester un marché d’infrastructure IA à long terme ? Huang répond oui. Mais à court terme, les ventes ne viennent pas.
C’est là que le processeur Vera entre en scène. Nvidia y voit l’entrée dans un vaste marché de 200 milliards de dollars, avec une visibilité de près de 20 milliards de dollars de revenus CPU dès cette année. Le Vera, conçu pour l’IA agentique et l’apprentissage par renforcement, promet des gains de performance et de densité face aux x86. Les livraisons de la plateforme Vera-Rubin doivent débuter au troisième trimestre. Huang a qualifié ce lancement de « plus grand déploiement d’un produit de l’histoire de Taïwan » : chaque système NVL72, composé de près de deux millions de pièces, mobilise environ 150 partenaires de l’écosystème taïwanais. La dimension de ce marché justifie l’attention – d’autant qu’à l’échelle de Nvidia, un nouveau débouché de cette taille pèse plus lourd que pour n’importe quel autre fabricant de semi-conducteurs.
Les résultats du premier trimestre fiscal 2026 donnent le contexte. Le chiffre d’affaires a atteint 81,6 milliards de dollars, en hausse de 85 % sur un an. La division datacenter a contribué à hauteur de 75,2 milliards, soit une progression de 92 %. Le bénéfice ajusté par action a bondi à 1,87 dollar, battant le consensus de 1,76 dollar. Pour le deuxième trimestre, Nvidia anticipe environ 91 milliards de dollars, soit +95 %. Parallèlement, le conseil d’administration a autorisé mi-mai un programme de rachat d’actions supplémentaire de 80 milliards de dollars.
L’action Nvidia se négocie autour de 189 euros, en hausse de 1,85 % sur la séance. Elle dépasse de 11 % sa moyenne mobile à 50 jours et affiche une progression d’environ 17 % depuis le début de l’année. Le RSI, proche de 40, ne signale pas de surachat. Le cours reste 6 % en dessous de son record de 201,05 euros. Le prochain catalyseur viendra soit des livraisons de Vera-Rubin au troisième trimestre, soit d’une évolution du dossier chinois – mais pour l’instant, les deux pistes avancent sur des vitesses différentes.
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