Alors que Nvidia engage un virage stratégique vers des revenus récurrents, un nouveau goulot d’étranglement s’invite dans l’équation : l’électricité. Le géant des puces n’est plus confronté uniquement à sa propre capacité de production, mais à la disponibilité de l’énergie nécessaire pour faire tourner ses toujours plus puissants processeurs.
Chaque rack équipé de la future GPU Rubin, dont le déploiement doit démarrer cette année, consommera environ 300 kilowatts. Les générations suivantes pourraient atteindre le mégawatt – de quoi alimenter 750 foyers américains. « Plus on met de puissance dans une puce, plus la densité augmente – et cela ne s’arrête pas », résume un dirigeant de CoreWeave. Or, environ 30 % de l’énergie acheminée dans les centres de données ne sert même pas à calculer : elle se dissipe dans les systèmes de refroidissement et les pertes de transmission.
Pour éviter que ces contraintes ne paralysent sa croissance, Nvidia réinvente son modèle commercial. Au lieu de se contenter de vendre du matériel, le groupe finance désormais l’infrastructure de ses clients. Il avance les fonds pour construire les centres de données chez les petits fournisseurs de cloud, perçoit le prix d’achat de ses puces Blackwell et, en prime, touche un pourcentage des recettes générées par ces installations. Un changement discret mais profond : de fabricant de semi-conducteurs, Nvidia devient aussi banquier de l’écosystème de l’IA.
Les premiers contrats sont déjà signés. En Australie, Sharon AI va déployer près de 40 000 accélérateurs Grace-Blackwell sur six ans. En Indonésie, Firmus Technologies construit avec Nvidia un centre colossal : jusqu’à 170 000 puces d’ici 2028, pour des engagements de capacité cumulés de près de 30 milliards de dollars. Plus modeste, Bit Origin investit 11 millions de dollars en Malaisie et promet à Nvidia 360 000 dollars de revenus mensuels récurrents.
Pour orchestrer cette mutation, Nvidia recrute Nicholas Parker, ex-Microsoft, qui prendra la direction des ventes le 24 août 2026. Il remplace Ajay K. Puri, qui part à la retraite tout en restant conseiller. Le nouveau venu percevra un salaire de base d’un million de dollars, un bonus de bienvenue et des actions d’une valeur d’environ 40 millions de dollars. Un signe de l’urgence stratégique du groupe.
Mais les défis industriels ne sont pas en reste. Foxconn, principal partenaire de production de Nvidia, a vu ses ventes bondir de près de 40 % au deuxième trimestre, à 79 milliards de dollars, portées par les serveurs d’IA. Pourtant, des difficultés techniques retardent les racks Kyber NVL144, dont la livraison glisse à 2028 – soit plus de douze mois de décalage. Les systèmes NVL576, plus imposants, devraient subir le même sort. Ces reports menacent le cycle serré de renouvellement des produits Nvidia.
En Bourse, le titre reflète ces tensions. L’action a clôturé vendredi à 171,98 euros, en hausse de 1,09 %, mais elle accuse un recul de 7,16 % sur un mois et reste 15,07 % sous son record de 202,50 euros atteint mi-mai. Depuis janvier, le gain n’est que de 6,75 % – modeste au vu des standards passés. Le RSI de 43,8 indique une neutralité technique, tandis que la volatilité annualisée à 30 jours de 38,25 % révèle des retournements violents.
Analystes et investisseurs parient toutefois sur une résolution de ces goulets d’étranglement. Le cours moyen cible est de 263,59 euros, soit un potentiel de hausse de 53 % par rapport au niveau actuel. Le dividende trimestriel de 0,25 dollar (détachement en juin 2026) reste symbolique, mais il montre qu’un certain nombre d’actionnaires voient désormais Nvidia comme une valeur de rendement – contraste saisissant avec son étiquette de pure croissance.
Reste une inconnue fondamentale : même si la finance et l’organisation suivent, la planète pourra-t-elle fournir assez de gigawatts pour alimenter les racks de demain ? C’est peut-être là la question la plus déterminante pour le prochain cycle de l’action Nvidia. La pénurie de puces de 2023-2024 cède la place à une course mondiale au mégawatt, bien plus incertaine.
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