L’appétit des investisseurs pour Nvidia semble insatiable. Alors que l’action du géant de l’IA se traîne autour de sa moyenne mobile à 50 jours — 179,88 euros, à peine au-dessus des 179 euros — la société a placé la plus grosse émission obligataire de son histoire. 25 milliards de dollars levés en une semaine, avec une demande plus de trois fois supérieure : près de 85 milliards de dollars d’ordres ont afflué. Nvidia visait initialement 20 milliards. Signe que la confiance dans son modèle de croissance reste intacte, malgré un cours qui a perdu 6,16 % sur un mois.
Cette opération, la première du genre en investment grade depuis 2021, se déploie sur sept tranches allant jusqu’à 2056, avec des rendements culminant à 5,625 %. L’argent servira à financer l’infrastructure IA, la R&D et à refinancer des dettes existantes. Rien de désespéré : Nvidia continue de générer d’importants flux de trésorerie disponibles, mais préfère s’offrir une marge de manœuvre longue et bon marché.
Le PC comme nouveau front
Jusqu’ici, tout le récit de Nvidia tenait dans les data centers. Mais la stratégie se diversifie. Début juin, à Taipei, le groupe a dévoilé le superchip RTX-Spark, une puce destinée à transformer les PC Windows en agents personnels d’intelligence artificielle. L’ordinateur cesse d’être un outil passif pour devenir un collaborateur actif. L’annonce a immédiatement pesé sur les titres AMD, Intel et Qualcomm. Le calcul est clair : les applications d’IA migrent peu à peu du cloud vers les terminaux — les analystes appellent cela l’« edge AI » — et Nvidia veut dominer cette nouvelle couche.
Rien n’indique pour autant que le cloud soit délaissé. La directrice financière Colette Kress table sur des dépenses annuelles en infrastructures IA de 3 000 à 4 000 milliards de dollars d’ici la fin de la décennie. Evercore et Bank of America voient les géants de la tech investir plus de 1 000 milliards en 2027. Sur cette base, le cours actuel de l’action — 179,88 euros — laisse encore de la place : le consensus des analystes fixe un objectif à 258,02 euros, soit près de 44 % de potentiel.
Les chiffres du printemps
Les résultats de mai confortent l’optimisme. Au premier trimestre, le chiffre d’affaires a bondi de 85 %, à 81,6 milliards de dollars. La seule branche data centers a progressé de 92 %. Mais la fête a connu un accroc début juin. Broadcom a raté de peu ses prévisions de revenus IA : 16 milliards de dollars attendus contre 17,2 milliards espérés. Le management n’a pas relevé ses guidances. Résultat : 1 300 milliards de dollars de capitalisation boursière se sont évaporés en une journée dans tout le secteur des semi-conducteurs. Nvidia n’a pas été épargnée : le titre a cédé 11,6 % par rapport à son record de mai.
Pourtant, le RSI à 47,6 (48,5 selon une autre mesure récente) ne traduit aucune panique. Le marché a digéré le choc avec sang-froid. L’action se situe environ 10 % au-dessus de sa moyenne mobile à 200 jours. Autrement dit, elle n’est plus calibrée pour une perfection absolue.
L’énergie, talon d’Achille
Au-delà des chiffres, un vrai goulot d’étranglement se profile. Ce n’est pas la demande qui manque, mais l’infrastructure physique : les data centers ne sortent pas assez vite de terre, ni l’énergie pour les alimenter. Nvidia le reconnaît dans son propre rapport trimestriel. Son PDG Jensen Huang, présent le 16 juin à Sherman (Texas), a insisté sur ce point : le réseau électrique américain n’est pas adapté aux besoins des fermes de calcul modernes.
Dans la même ville, Nvidia et Coherent investissent ensemble 2 milliards de dollars dans des technologies laser pour la transmission de données entre puces, avec l’objectif de réduire la consommation d’énergie de 50 %. Le projet bénéficie de 50 millions de dollars du CHIPS Act et doit créer plus de 550 emplois.
L’Europe entre dans la danse
Pendant ce temps, le groupe tisse son réseau mondial. Equinix a annoncé un partenariat renforcé avec Cisco et Nvidia pour déployer une infrastructure IA standardisée dans ses data centers, intégrant sécurité et gouvernance. En parallèle, Bull et Foxconn lancent en Tchéquie la production de composants pour la plateforme Vera Rubin NVL72, avec intégration en France. Objectif : constituer une chaîne d’approvisionnement européenne résiliente pour l’IA.
Ces mouvements montrent que l’IA n’est plus un jeu réservé aux hyperscalers américains. Le Japon, la France, les Émirats arabes unis injectent aussi des milliards dans leurs propres centres de calcul. Nvidia devient ainsi un fournisseur de souveraineté numérique, un argument qui renforce son assise boursière.
Le prochain rendez-vous est fixé au 26 août 2026, date de publication des résultats du deuxième trimestre. Ce sera le test grandeur nature : le rythme effréné des investissements correspond-il à une demande réelle et durable ? En attendant, Nvidia, valorisée 4 280 milliards d’euros, continue de bâtir son prochain empire sans attendre la saturation du cloud.
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