La trajectoire boursière de Nvidia conserve des allures de conte de fées. Le titre a clôturé vendredi à 193,68 euros, en hausse de 2,03 % sur la séance, et ne se trouve plus qu’à 4,36 % de son sommet sur 52 semaines. Une performance qui ferait presque oublier les nuages qui s’amoncellent à l’horizon. Car derrière la façade impeccable du fabricant de puces, les annonces se succèdent à un rythme soutenu, mêlant contrats spectaculaires, interrogations sur la soutenabilité de la demande et signaux contradictoires en provenance des marchés.
Un appétit insatiable, des montages qui interrogent
Le coup d’éclat le plus récent vient de l’espace. Elon Musk a annoncé mardi que SpaceX déploierait sa nouvelle constellation orbitale « Starmind AI1 » exclusivement avec du matériel Nvidia. Une victoire symbolique pour le géant des semi-conducteurs, qui s’adjuge un client de poids hors du cercle traditionnel des centres de données, et ce dès la génération de puces attendue pour 2027. Le marché a salué l’information : le titre s’échangeait autour de 191,96 euros, en progression de 1,13 % en séance.
Mais c’est un autre dossier qui alimente les conversations des investisseurs avertis. Selon le Wall Street Journal, Nvidia se serait engagé à garantir environ 250 milliards de dollars de financement pour les centres de données d’OpenAI, dans le cadre d’un projet colossal dans l’Ohio dont le coût total pourrait dépasser les 500 milliards de dollars. Des discussions porteraient en parallèle sur 350 milliards de dollars supplémentaires pour l’acquisition de puces Nvidia. Bloomberg recense déjà plus de 540 milliards de dollars de montages financiers circulaires de ce type cette année, sans même inclure la potentielle nouvelle entente avec OpenAI.
Ce mécanisme, où le fabricant de puces contribue à financer les clients qui achètent ses produits, fait grincer des dents. Jensen Huang, le patron de Nvidia, qualifie ces critiques de « ridicules ». L’investisseur Michael Burry, lui, a matérialisé son inquiétude en marquant un risque de 250 milliards de dollars. Chez Bernstein, Stacy Rasgon reconnaît le bien-fondé de ces préoccupations tout en maintenant son objectif de cours à 315 dollars. Chris Caso, analyste chez Wolfe Research, se montre plus circonspect : cette stratégie de réassurance créerait une nouvelle forme de passif à long terme qui le laisse « moins à l’aise », même si elle prolonge pour l’instant le boom de l’investissement dans l’IA.
La mémoire, nouveau talon d’Achille
Parallèlement, des informations font état de tests menés par Nvidia sur plusieurs configurations mémoire pour son futur processeur Rubin Ultra. L’une d’elles ne comporterait que 192 gigaoctets de High-Bandwidth Memory, soit un tiers de moins que les 288 gigaoctets du Vera Rubin actuel. En cause : une pénurie de composants mémoire avancés. Le groupe dément officiellement, évoquant une simple flexibilité de gamme adaptée aux besoins des clients. Reste que la coïncidence interpelle : comment concilier des garanties d’achat de plusieurs centaines de milliards de dollars et des versions allégées du même produit, contraintes par les limites d’un fournisseur ?
Les signaux émanant des initiés n’apaisent pas les esprits. Les déclarations réglementaires font état de ventes d’actions par les dirigeants à hauteur de 767,2 millions de dollars sur les 90 derniers jours, dont des cessions substantielles de Mark A. Stevens, membre du conseil d’administration, effectuées selon lui dans le cadre de plans de vente préétablis. Sur une période plus longue, les ventes d’initiés atteignent 1,82 milliard de dollars, sans qu’aucun achat interne ne vienne contrebalancer. Côté institutionnels, le tableau est contrasté : SCS Capital Management a légèrement réduit sa participation, tandis qu’Antipodes Partners a renforcé la sienne. Blue Grotto Capital a, pour sa part, allégé sa position de 199 358 titres en début de semaine.
Un agenda chargé entre partenariats et échéance décisive
Le groupe n’en poursuit pas moins sa politique d’expansion tous azimuts. Outre l’investissement de 5 milliards de dollars dans Safe Superintelligence, la société d’Ilya Sutskever, Nvidia a élargi son partenariat avec le conglomérat sud-coréen SK Group, confirmé une prise de participation d’un milliard de dollars dans NAVER pour bâtir une infrastructure d’IA en Corée du Sud, et s’est associé à la première initiative nationale japonaise en la matière. Le lancement, aux côtés de 120 organisations technologiques, de l’initiative « Shared AI Findings Exchange » (SAFE) visant à standardiser le partage d’informations sur les risques liés à l’IA agentique témoigne également de l’ambition du groupe. Sans oublier, sur un registre plus grand public, le programme « Verified Priority Access » dévoilé à l’occasion de QuakeCon, permettant l’achat direct des GeForce RTX 5090, 5080 et 5070 au prix conseillé.
Les analystes, eux, campent sur des positions majoritairement positives. Le consensus table sur un objectif de cours moyen de 304,26 dollars, avec une nette tendance à l’achat. Lundi, plusieurs établissements ont réitéré leurs recommandations dans une fourchette serrée : Cantor Fitzgerald vise 240 dollars en « Overweight », BofA Securities 235 dollars en « Buy », tandis que KeyBanc, Evercore ISI, Wells Fargo, J.P. Morgan et Citi Research évoluent entre 210 et 230 dollars, tous à l’achat.
Tous les regards se tournent désormais vers le 26 août, date à laquelle Nvidia présentera, après la clôture, ses résultats du deuxième trimestre de l’exercice 2027. Les attentes du consensus divergent légèrement selon les sources : un bénéfice par action de 2,13 dollars pour un chiffre d’affaires de 93,61 milliards de dollars d’un côté, 2,08 dollars et 91,8 milliards de l’autre. Au-delà des chiffres, c’est la capacité du groupe à démontrer la solidité réelle de ses chaînes d’approvisionnement qui sera scrutée. Entre les montages financiers audacieux, les compromis techniques imposés par la pénurie de mémoire et un carnet de commandes qui ne cesse de s’étoffer, le rapport pourrait bien trancher le débat qui agite Wall Street : la croissance de Nvidia est-elle organique ou partiellement artificielle ?
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