La carte de visite de Nvidia affiche désormais un paradoxe bien connu des investisseurs chevronnés. Au moment où l’action stagne à 181,96 euros, à peine dix pour cent sous son sommet de mai 2026, le groupe californien vient de frapper un grand coup. Le conseil d’administration a validé un programme de rachat d’actions de 80 milliards de dollars et quadruple quasiment le dividende trimestriel, qui passe de un à 25 cents par action – soit une augmentation de 2 400 %.
Ce geste est d’autant plus remarquable qu’il émane d’une entreprise dont le chiffre d’affaires flambe encore. Au premier trimestre de l’exercice 2027, Nvidia a encaissé 81,6 milliards de dollars, soit 85 % de plus qu’il y a un an. Le segment des centres de données a grimpé de 92 %, porté par une demande toujours aussi vorace des hyperscalers comme Microsoft Azure, Oracle et Google Cloud. Pourtant, ce sont les infrastructures réseau qui affichent la croissance la plus spectaculaire : le chiffre d’affaires du data-center networking bondit de 199 % pour atteindre 14,8 milliards d’euros.
Un changement de stature
Cette manne de liquidités ne repose pas sur un manque d’ambition. Au contraire, Nvidia injecte des sommes colossales dans la R&D et les chaînes d’approvisionnement. Mais le groupe a pris la mesure de sa nouvelle maturité financière. La direction estime ne pas pouvoir réinvestir l’intégralité des flux de trésorerie entrants, d’où cette redistribution massive aux actionnaires. Un signal fort pour les marchés, qui interprètent ce geste comme l’aveu que la croissance, pour fulgurante qu’elle soit, ne peut plus absorber chaque dollar gagné.
Ce basculement intervient alors que le portefeuille de participations dans des start-up a presque doublé, atteignant environ 43 milliards de dollars. Parmi les positions figurent Corning, IREN et OpenAI, tandis que l’entrée au capital d’Anthropic est en préparation. Paradoxalement, c’est justement Anthropic qui illustre les risques réglementaires pesant sur le secteur : les contrôles à l’exportation américains ont récemment contraint la start-up à désactiver certains de ses modèles d’IA à l’échelle mondiale.
La Chine en ligne de mire
Les tensions géopolitiques viennent encore compliquer le tableau. La Chine, où les géants de la technologie auraient reçu pour consigne de ne plus commander de nouvelles puces H200 de Nvidia, examine les licences d’exportation pour des raisons de sécurité. Pékin pourrait ainsi restreindre davantage l’accès au marché chinois, traditionnellement très porteur pour le fabricant de GPU.
Face à ce contexte, Jensen Huang, le PDG, appelle à l’établissement de « nouvelles normes sociétales » autour de l’usage de l’intelligence artificielle. Il rejette en revanche toute idée de prise de participation étatique dans des entreprises privées d’IA. Le régulateur américain n’a pas encore dit son dernier mot.
Une feuille de route sans précédent
Nvidia ne ralentit pourtant pas la cadence sur le plan technologique. Au second semestre 2026, le groupe lancera le cycle Vera Rubin, un superchip associant une CPU Vera et deux GPU Rubin. La variante Rubin CPX, attendue fin 2026, promet une performance d’IA multipliée par 7,5 par rapport aux systèmes actuels. En 2027, ce sera le tour de Rubin Ultra, et en 2028, la nouvelle architecture Feynman est déjà programmée. L’entreprise ne vend plus des puces, mais des plans complets d’usines à IA.
Cette dynamique technologique ne se traduit pas encore dans le cours de Bourse. L’action a certes repris 2,64 % sur la semaine, mais elle affiche un recul de 5,30 % sur un mois. Le RSI, à 50,6, indique une zone neutre, tandis que le titre oscille juste au-dessus de sa moyenne mobile à 50 jours (180,04 euros). Les 62 analystes interrogés restent très majoritairement acheteurs, misant sur la solidité opérationnelle du management.
Rendez-vous le 24 juin
La prochaine échéance cruciale sera l’assemblée générale du 24 juin 2026. Les actionnaires y exigeront des réponses sur les risques réglementaires, les relations avec la Chine et la soutenabilité d’une politique de distribution aussi agressive pour une entreprise encore en pleine expansion. En attendant, Nvidia incarne une nouvelle espèce : le growth stock qui se comporte déjà comme une valeur de rendement. Le marché mettra sans doute du temps à digérer cette double identité.
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