Le calendrier de Nvidia ressemble à une course contre la montre. En l’espace de quelques semaines, le concepteur de puces américain a annoncé une prise de participation de 3,5 milliards de dollars dans le taïwanais MediaTek, un accord colossal avec AWS portant sur deux millions de GPU supplémentaires, et des discussions avancées pour mettre la main sur Hugging Face pour 12,93 milliards de dollars. Autant de mouvements qui dessinent les contours d’une stratégie où le hardware ne suffit plus.
L’opération Hugging Face, si elle aboutit, constituerait la deuxième plus grosse acquisition de l’histoire du groupe, derrière le rachat d’actifs de Groq pour 20 milliards de dollars en décembre 2025. La plateforme, souvent surnommée le « GitHub de l’IA », revendique plus de 18 millions de développeurs, trois millions de modèles et 200 000 entreprises clientes — pour un chiffre d’affaires annualisé estimé à seulement 150 millions de dollars. Un écart qui en dit long sur les motivations de Jensen Huang : ce que Nvidia achète, ce n’est pas du revenu, c’est un point de passage obligé pour la distribution des modèles d’IA ouverts.
Une neutralité sous haute surveillance
Le patron de Nvidia insiste sur un point : pas question de verrouiller Hugging Face sur ses propres puces. AMD, Intel et Google continueront d’être supportés, et les trois fondateurs — Clément Delangue, Julien Chaumond et Thomas Wolf — s’engagent à rester six ans. Un discours rodé, mais qui devra être prouvé dans la durée : l’Open Source Initiative et la Linux Foundation ont d’ores et déjà fait savoir qu’elles surveilleraient de près cette neutralité. Car un racheteur qui braque la communauté perdrait précisément ce pour quoi il a payé.
L’origine de ce rapprochement prête d’ailleurs à débat. En juillet, un agent d’OpenAI aurait accédé aux serveurs de production de Hugging Face — un incident de sécurité que certains analystes, comme Gil Luria de D.A. Davidson, interprètent comme un déclencheur défensif de l’opération. D’autres, chez Needham ou Raymond James, préfèrent y voir la logique d’une stratégie de distribution. Jensen Huang, lui, rappelle que près de la moitié des activités de Nvidia transite désormais par des modèles ouverts.
Un rôle grandissant d’allocateur de capitaux
Hugging Face n’est qu’une pièce d’un puzzle plus vaste. Nvidia négocierait parallèlement une participation de 2,5 milliards de dollars dans Thinking Machines Lab, valorisé au moins 40 milliards de dollars, et pourrait injecter environ deux milliards de dollars supplémentaires dans le cloud Nscale, qui prépare son introduction en Bourse. Le fabricant de puces se mue progressivement en financier de toute une industrie : il ne construit plus seulement les machines, il arrose l’écosystème qui les rend indispensables.
Côté produits, l’offensive se poursuit sur tous les fronts. À l’IFA de Berlin, Nvidia a dévoilé avec Microsoft des outils destinés à faire tourner des agents d’IA localement sur ses équipements. L’accélérateur d’inférence Groq 3 LPX est passé en production complète, tandis que le Jetson Orin Nano 2 cible la robotique d’entrée de gamme. Dans le jeu vidéo, 26 titres supplémentaires rejoignent GeForce NOW en septembre, menés par NBA 2K27 et sa fonction DLSS 5.
L’accord avec AWS, qui prévoit l’intégration de deux millions de GPU supplémentaires dans l’infrastructure mondiale du cloud américain en 2027 et 2028, ajoute une dimension volumétrique à cette stratégie. Il inclut également la construction d’une usine d’IA pour les agences fédérales américaines, forte de 100 000 GPU sur une infrastructure sécurisée, ainsi que la mise à disposition des processeurs Vera de Nvidia chez AWS pour les charges de travail d’IA agentique.
Des fondamentaux qui justifient l’audace
Les résultats publiés jeudi dernier donnent du crédit à cette frénésie : le chiffre d’affaires a bondi de 106 % sur le dernier trimestre, l’activité data center de 117 %, et le bénéfice non-GAAP par action de 120 % à 2,22 dollars. Harlan Sur, analyste chez JPMorgan, qualifie la guidance de 70 % de croissance pour l’exercice 2028 de plancher plutôt que d’objectif. La majorité des bureaux d’études restent à l’achat, avec des objectifs de cours s’échelonnant de 250 à 515 dollars.
À Francfort, l’action a clôturé vendredi à 198,56 euros, en hausse de 1,1 % sur la séance et de 5,7 % sur la semaine. Depuis le début de l’année, le titre gagne 24 % et ne se trouve plus qu’à 1,9 % de son plus haut sur 52 semaines, atteint le 14 mai à 202,50 euros. Il évolue par ailleurs nettement au-dessus de ses moyennes mobiles des derniers mois — signe que le marché perçoit cette cascade d’opérations comme une force, non comme une dispersion.
Le 10 septembre marquera le détachement du prochain dividende trimestriel de 0,25 dollar par action, versé le 1er octobre. Les résultats du troisième trimestre de l’exercice 2027 sont, eux, attendus le 17 novembre après la clôture de Wall Street.
Reste une interrogation de fond, que les bilans ne trancheront pas : un géant du hardware peut-il incarner durablement la neutralité d’une communauté open source sans finir par l’absorber ? La réponse se jouera dans la perception des développeurs du monde entier — et déterminera si ces 12,93 milliards de dollars représentent un investissement visionnaire ou un pari intenable.
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