Pendant des mois, les marchés se sont focalisés sur une question unique : quand la demande de cartes accélératrices allait-elle faiblir ? La réponse qui se dessine est tout autre. Le facteur limitant de la course mondiale à l’intelligence artificielle n’est plus la capacité de production des fonderies de semi-conducteurs, mais bien la construction de postes de transformation, les circuits de refroidissement et, surtout, la disponibilité brute d’électricité.
Ce basculement structurel redessine le profil de Nvidia. En fin de semaine, le titre a terminé la séance européenne à 207,85 euros, à seulement 1,5 % de son plus haut sur douze mois — une preuve de la solidité de la vague d’investissements qui porte le secteur technologique.
Des gigawatts plutôt que des transistors
L’analyste Joseph Moore, de Morgan Stanley, a parfaitement résumé ce déplacement tectonique en replaçant le dossier en tête de sa sélection de valeurs du secteur des semi-conducteurs. Selon la banque américaine, le verrou se déplace progressivement de la fabrication des puces vers la construction, l’alimentation électrique et le financement de centres de données géants. Pour croître dans ce contexte, il faut extraire davantage de puissance de calcul de chaque mégawatt consommé. L’efficacité énergétique devient la devise décisive, à l’heure où les méga-centres de données rivalisent avec les installations industrielles classiques pour l’accès aux capacités du réseau.
La base de clientèle s’élargit parallèlement. Au-delà des hyperscalers historiques, le groupe revendique désormais 80 partenaires cloud dans le monde, dont 55 opérant hors des États-Unis.
Une plateforme technologique unique peut-elle durablement porter un chantier industriel d’une telle ampleur ? La dynamique de la demande apporte pour l’instant une réponse sans ambiguïté : pour l’exercice 2028, la direction a annoncé le mois dernier une croissance du chiffre d’affaires d’environ 70 %.
Des flux de trésorerie hors norme et une allocation sans frein
La dimension financière de cette trajectoire dépasse les repères connus. Au seul deuxième trimestre de l’exercice, le groupe a dégagé un chiffre d’affaires de 96,2 milliards de dollars, dont 89 milliards provenant de l’activité centres de données. Pour le trimestre en cours, le management vise déjà 108 milliards de dollars de recettes.
Ces rentrées massives autorisent des retours de capital d’une ampleur inédite. En début de semaine, le conseil d’administration a approuvé une enveloppe supplémentaire de 150 milliards de dollars pour le rachat d’actions. Cumulée aux autorisations existantes, la société dispose ainsi de 235 milliards de dollars jusqu’à la clôture de l’exercice, fixée au 30 janvier 2028, pour acquérir ses propres titres.
Un contexte de marché porteur
L’accueil réservé par les investisseurs à ces annonces s’est matérialisé dès jeudi. Des chiffres de l’emploi américain plus mous et la détente des rendements obligataires ont revigoré l’ensemble du compartiment technologique. Portée par cet environnement de taux plus clément, l’action Nvidia a progressé de 2,2 % pour atteindre 210,00 euros, à 0,5 % seulement de son sommet sur douze mois de 211,00 euros. Le raisonnement est simple : dès que les freins macroéconomiques se desserrent, les acheteurs reviennent sur le principal bénéficiaire de l’IA.
Les analystes ne sont pas en reste. Jeudi, Thomas O’Malley, de Barclays, a confirmé sa recommandation d’achat. Selon lui, les tendances de dépenses des grands fournisseurs de cloud laissent entrevoir un potentiel de chiffre d’affaires additionnel d’au moins 30 milliards de dollars pour chacune des années 2026 et 2027. Morgan Stanley, de son côté, a de nouveau classé le titre en tête du secteur des semi-conducteurs après des rencontres avec le directeur général Jensen Huang et la directrice financière Colette Kress.
De la puce au gendarme des agents IA
Nvidia ne se repose pas sur sa domination matérielle. Lundi, le groupe a présenté sa plateforme de sécurité Open Agent Safety Platform. Les logiciels OpenShell et le design de référence Sentry doivent encadrer le déploiement et la supervision des agents d’intelligence artificielle. Plus de 100 organisations travaillent déjà avec ces technologies, selon les indications de l’entreprise.
Le gigantesque programme de rachat constitue un filet de sécurité de premier ordre. Un dispositif de cette envergure réduit mécaniquement le nombre de titres en circulation et soutient le bénéfice par action. Réserver de telles sommes à ses propres actions revient à affirmer sans détour que la trésorerie opérationnelle restera abondante et que la direction ne juge pas sa valorisation excessive.
Reste un point d’attention pour les prochains trimestres : les investisseurs devraient détourner le regard des délais de livraison de tel ou tel composant pour se concentrer sur la capacité des énergéticiens et des opérateurs d’infrastructures à raccorder au réseau la puissance de calcul promise. Dans cet écosystème, Nvidia n’est plus un simple fabricant de puces : il est devenu l’architecte central d’un projet industriel de grande envergure.
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