Paradoxal. Alors que Nvidia affiche des résultats records et déploie la prochaine génération de son architecture, l’action a bouclé la semaine à 168,80 euros, abandonnant plus de 7 % sur cinq séances – la pire performance depuis des mois. Ce décrochage, accentué vendredi par une baisse supplémentaire de 2 %, illustre le fossé grandissant entre le rythme effréné des investissements industriels et l’humeur nerveuse des marchés financiers.
Au même moment, le groupe américain consolidait discrètement son emprise sur l’infrastructure de calcul mondiale. Lors du salon ISC High Performance à Hambourg, Nvidia a présenté sa plateforme Vera-Rubin sous un angle nouveau : elle n’est plus seulement un accélérateur cloud, mais un outil de recherche scientifique. Un système complet dépasse les sept exaflops en calcul IA, de quoi faire tourner les modèles les plus ambitieux. Et les engagements concrets fusent : le Leibniz-Rechenzentrum en Allemagne construira le supercalculateur Blue Lion, trente fois plus puissant que son prédécesseur, pour une mise en service en 2027. Aux États-Unis, le département de l’Énergie mise sur Doudna, un autre supercalculateur dédié aux simulations et à l’entraînement de l’IA.
La toile de fond est impressionnante. Nvidia équipe déjà 81 % des 500 supercalculateurs les plus rapides du monde et 90 % des nouveaux entrants. Rien qu’en Europe, 35 nouveaux supercalculateurs IA sont en chantier dans 23 pays. L’Union européenne, via le projet EuroHPC, cherche une autonomie technologique, mais la réalité est brutale : plus de 90 % des fermes IA du continent sont construites sur une architecture américaine. Une dépendance structurelle qui, paradoxalement, renforce la position de Nvidia – et que les décisions politiques ne dissoudront pas du jour au lendemain.
Les chiffres d’affaires donnent la mesure de cette domination. Sur l’exercice fiscal 2026, le groupe a enregistré une progression de 65 % à 216 milliards de dollars, dont 194 milliards issus du seul segment data center. Le premier trimestre 2027 a confirmé la tendance : les ventes du data center ont bondi de 92 % à 75,2 milliards de dollars, portées par les produits Blackwell 300 et les solutions réseau. Une telle machine de cash a permis à Nvidia de relever son dividende et son programme de rachat d’actions, avec l’engagement de reverser au moins la moitié du free cash flow aux actionnaires.
Pourtant, l’euphorie n’est pas au rendez-vous en Bourse. Le repli sectoriel a frappé toute l’industrie des semi-conducteurs : Intel a perdu 3 %, Arm près de 4 %, Sandisk s’est effondré de 10 %. Micron a cédé plus de 5 % malgré des trimestriels solides, et les rumeurs d’un report de l’introduction en Bourse d’OpenAI ont alourdi le climat. En cause, les craintes d’une inflation persistante qui maintient une pression sur la Fed, et les inquiétudes sur le coût des infrastructures IA. Le président de la directio, Jensen Huang, a pourtant martelé lors de l’assemblée générale la semaine dernière que l’ère de l’IA « utile et profitable » avait commencé, avec Vera-Rubin déjà en production et les premières livraisons aux clients clés prévues au second semestre 2026.
La directrice financière, Colette Kress, a toutefois reconnu un goulot d’étranglement : les pénuries physiques de mémoires et de technologies d’emballage resteront le principal frein pour les dix-huit prochains mois. Un défi de taille alors que le marché anticipe des dépenses d’investissement des grands cloud providers de l’ordre de 1 000 milliards de dollars en 2027. Si ces flux se matérialisent comme prévu et alimentent la nouvelle architecture Vera-Rubin, le repli actuel pourrait n’être qu’une simple respiration.
Les analystes, eux, ne cèdent pas à la panique. Sur les 62 qui couvrent le titre, la majorité recommande l’achat et l’objectif de cours moyen s’établit à près de 299 dollars, soit environ 262 euros – un potentiel de hausse de 55 % par rapport au dernier cours. Techniquement, le titre se situe 17 % sous son plus haut des 52 semaines atteint en mai, et a cassé la moyenne mobile à 50 jours (181 euros). Le RSI, à 38,2, frôle la zone de survente. Mais la moyenne mobile à 200 jours tient encore à 163,66 euros, et la tendance haussière de long terme reste intacte : sur douze mois, l’action affiche encore un gain de 27 %.
L’écart entre la nervosité des traders et la construction d’une infrastructure qui se chiffre en décennies est frappant. D’ici 2030, le management table sur des dépenses mondiales en IA allant jusqu’à 4 000 milliards de dollars par an. Autant dire que la place de Nvidia dans l’infrastructure numérique mondiale, de la fusion nucléaire à l’astrophysique en passant par les fermes de calcul européennes, ne se jouera pas sur un vendredi morose à 168,80 euros.
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