Le géant des semi-conducteurs opère une mue profonde de son modèle d’affaires, mais ce virage attire l’attention des autorités de la concurrence. Alors que l’action Nvidia a repris des couleurs cette semaine (+7,97 % à 184,60 euros vendredi), deux dynamiques s’entremêlent : une stratégie de financement direct des petits fournisseurs de cloud, et une enquête formelle que la France s’apprête à déclencher.
La surprise est venue de l’Autorité de la concurrence française. Selon des informations concordantes, elle devrait adresser une plainte officielle contre Nvidia dans les prochaines semaines – une première mondiale pour un régulateur. Les investigations, qui ont débuté par des perquisitions inopinées dès septembre 2023, ciblent deux volets : l’écosystème logiciel CUDA et les participations de Nvidia dans des opérateurs de cloud comme CoreWeave. Le grief ? Un possible abus de position dominante, par verrouillage (lock-in) des développeurs et orientation artificielle des charges de calcul vers l’infrastructure Nvidia. En vertu du droit français, l’amende maximale peut atteindre 10 % du chiffre d’affaires annuel mondial. Or Nvidia a réalisé 215,9 milliards de dollars de revenus lors de son dernier exercice clos – une progression de 65 % sur un an.
Cette offensive régulatrice intervient alors que Nvidia accélère son virage vers le modèle des « AI Factories ». Depuis le 1er juillet 2026, le groupe ne se contente plus de vendre des puces aux hyperscalers. Il ouvre des lignes de crédit, prend des participations et négocie des parts de revenus avec des fournisseurs de cloud plus modestes et des start-up, incapables d’investir seules dans des parcs de calcul colossaux. Ainsi, 40 000 unités Grace-Blackwell sont déjà déployées dans des « AI Campus » émergents. Le groupe de Santa Clara parle désormais de « l’année de l’inférence » – l’étape où 80 à 90 % de la charge des data centers provient de l’exploitation des modèles, et non plus de leur entraînement. Pour Nvidia, ce changement garantit une demande récurrente, mais expose aussi au risque de crédit des partenaires.
Sur le plan technique, la prochaine génération de processeurs se profile. La production de l’architecture Vera-Rubin – successeur de Blackwell – doit monter en cadence au second semestre 2026, avec un accent sur l’efficacité énergétique plutôt que la puissance brute. Des systèmes de refroidissement à circuit d’eau fermé réduiront la consommation d’eau locale à presque rien, réponse aux critiques environnementales. Parallèlement, Perplexity, la plateforme de recherche par IA, a choisi les CPU Vera pour son infrastructure de codage multi-agents. Selon Nvidia, ces processeurs sont 1,5 fois plus rapides que les x86 classiques dans ce type de charge. Le chiffre d’affaires du data center au premier trimestre de l’exercice 2027 a bondi de 92 % sur un an, à 75,25 milliards de dollars.
Tout n’est pas sans accroc du côté du matériel. L’architecture Kyber NVL144, initialement prévue pour des racks ultra-haut de gamme, est repoussée à 2028 en raison de difficultés de fabrication de la carte intermédiaire PCB. Des rumeurs non confirmées évoquent aussi d’éventuels retards sur le successeur de Rubin – alors même que la génération actuelle de Rubin est en pleine production et doit être livrée à l’automne.
En Bourse, le titre digère ces informations contrastées sans panique. Il se situe 8,84 % sous son plus haut des 52 semaines (202,50 euros le 14 mai 2026), mais conserve une confortable marge au-dessus des moyennes mobiles : +12,02 % sur la moyenne à 200 jours (164,78 euros) et au-dessus de la moyenne à 50 jours (181,22 euros). Le RSI de 58,6 laisse de la place avant d’atteindre la zone de surachat. La volatilité annualisée de 36,42 % suggère que le marché anticipe des à-coups, notamment si la procédure française débouche sur une sanction. Le consensus des analystes, un objectif de cours moyen de 264,16 euros, table sur un potentiel de hausse de 43 %, porté par l’essor de l’IA souveraine dans des pays comme l’Inde, le Brésil ou les États-Unis. Reste à savoir si le pari des « AI Factories » résistera à l’épreuve du gendarme de la concurrence et aux défaillances individuelles de clients devenus débiteurs. La deuxième moitié de 2026, avec la montée en puissance de Rubin et la clarification du dossier antitrust, sera décisive.
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