La semaine aura été généreuse pour les actionnaires de Nvidia. Le titre a gagné 10,57 % en sept jours, signant l’une de ses meilleures performances récentes. Pourtant, derrière cette embellie, les contradictions s’accumulent : la demande pour les puces du géant californien n’a jamais été aussi forte, mais les interrogations sur la soutenabilité du cycle d’investissement dans l’IA n’ont jamais été aussi vives.
Un appétit insatiable pour les puces de Nvidia
Le moteur de cette remontée tient en une phrase : l’offre ne suit pas la demande. Dan Ives, analyste réputé, l’a rappelé récemment avec force. Ce déséquilibre agit comme un amortisseur — même si plusieurs grands clients réduisaient leurs commandes, le carnet de Nvidia resterait copieusement rempli pour de nombreux mois.
Les signaux venus du terrain confortent cette lecture. Lors de la présentation des résultats de SpaceX, Elon Musk a qualifié la nouvelle plateforme Vera Rubin de « meilleure architecture » qu’il connaisse, précisant que son entreprise entendait sécuriser d’importantes capacités de calcul d’ici la fin de l’année. Qu’un acteur de cette envergure doive batailler pour obtenir des volumes en dit long : les processeurs de Nvidia ne sont plus une marchandise interchangeable, ils sont devenus le goulot d’étranglement de toute l’infrastructure d’intelligence artificielle.
Les hyperscalers, ces géants du cloud, ne s’y trompent pas. Oracle et Meta, qui se lancent eux-mêmes dans la location de capacités de calcul, continuent d’absorber des volumes considérables. Les derniers résultats de Microsoft et Palantir ont d’ailleurs ravivé la confiance dans la pérennité des dépenses d’infrastructure dédiées à l’IA.
Le spectre du financement circulaire
C’est ici que le tableau se complique. Michael Burry, l’investisseur rendu célèbre par la crise des subprimes, alerte depuis des mois sur un réseau grandissant de « financements circulaires » — des schémas qui, par le passé, ont souvent précédé des corrections majeures.
Le mécanisme est simple à décrire, plus complexe à démêler : Nvidia serait en discussions pour garantir des financements destinés à OpenAI, afin que le développeur de ChatGPT puisse louer des capacités de calcul. Plusieurs transactions d’ampleur dans le secteur font l’objet d’une surveillance accrue pour exactement cette raison. La crainte ? Que Nvidia finance indirectement sa propre croissance, créant une boucle où le géant des puces serait à la fois fournisseur, prêteur et bénéficiaire final.
Le flux de trésorerie disponible de l’entreprise demeure exceptionnellement robuste. Mais nombre de ses clients s’appuient sur des véhicules de financement fortement endettés et des engagements hors bilan. Un risque que le marché, semble-t-il, n’a pas encore intégré dans les cours.
Un environnement réglementaire qui se resserre
Le volet financier n’est pas le seul nuage à l’horizon. Le Department of Justice et la Federal Trade Commission enquêtent tous deux sur Nvidia. Parallèlement, les restrictions à l’exportation continuent de peser sur les activités chinoises. Les autorisations pour les livraisons de puces H200 vers la Chine ne concerneraient qu’une minorité des demandes déposées.
Sur ce front, la situation a connu un léger assouplissement sans lendemain garanti. En février 2026, Washington a accordé une licence pour de petits volumes de H200 à certains clients chinois — sans qu’aucun revenu n’en découle à ce jour. L’incertitude demeure totale sur la possibilité même d’importer ces puces : la licence exige une inspection préalable sur le sol américain avant chaque expédition. Un mois plus tôt, le Bureau of Industry and Security avait fait évoluer sa doctrine, passant d’une présomption de refus à un examen au cas par cas pour les H200 et les AMD MI325X. Droits de douane, plafonds quantitatifs, tests par des tiers et vérifications poussées des clients restent de mise. Une lettre d’intention ne fait pas un contrat.
À cela s’ajoute un signal qui nourrit la prudence des investisseurs particuliers : les ventes d’actions par les dirigeants se sont multipliées ces derniers mois.
Le vrai test : l’accélération ou le plateau
La question qui déterminera la prochaine trajectoire du titre est d’une simplicité trompeuse : les budgets d’investissement des hyperscalers vont-ils continuer de croître plus vite que prévu, ou vont-ils simplement se stabiliser à un niveau élevé ? Nvidia a massivement profité de ces dépenses, mais les attentes ont grimpé dans les mêmes proportions. Les investisseurs exigent désormais des preuves que ces montants colossaux génèrent des rendements économiques. Ce n’est pas une question conjoncturelle, mais structurelle — et c’est elle qui décidera du sort de la prime de valorisation.
Deux forces contraires s’affrontent. D’un côté, le scénario haussier s’appuie sur la vigueur des grands comptes. Le titre évolue 32,05 % au-dessus de son plus bas sur 52 semaines et reste 8,85 % sous son record historique de 202,50 euros, touché en mai. L’objectif de cours moyen des analystes ressort à 262,72 euros, soit environ 42 % de potentiel. Une ouverture progressive du marché chinois, même sous les nouvelles règles restrictives, pourrait offrir un supplément de croissance — à condition que les autorisations se transforment en livraisons réelles.
De l’autre côté, le scénario baissier s’appuie sur deux dynamiques qui pourraient saper le récit de croissance. D’abord, l’efficacité croissante des modèles d’IA menace de réduire les besoins en matériel par unité de calcul. Moonshot AI, entreprise chinoise, intensifie la concurrence avec des modèles open source de plus en plus performants. Si les développeurs parviennent à obtenir des résultats comparables avec moins d’infrastructure, la demande future pourrait s’effriter. Ensuite, les doutes persistent sur les structures de financement qui sous-tendent l’expansion des infrastructures. Aucun de ces facteurs ne constitue un choc immédiat ; tous deux pourraient toutefois éroder progressivement les hypothèses de croissance agressives intégrées dans le cours.
La nervosité ambiante se lit d’ailleurs dans les chiffres : la volatilité annualisée sur 30 jours atteint 38,37 %, un niveau élevé qui témoigne d’une fébrilité dans les deux sens.
Une position technique neutre, un avenir incertain
Le titre évolue au-dessus de sa moyenne mobile à 50 jours (178,79 euros) et de celle à 200 jours (166,59 euros). L’indice RSI, à 55,9 selon une mesure et 56,6 selon une autre, se situe en territoire neutre — ni suracheté, ni survendu. Le chemin vers le record de 202,50 euros représente encore environ 9 % de hausse.
Les ventes d’actions des dirigeants, les enquêtes antitrust et les schémas de financement circulaire constituent de véritables risques de queue. Mais la pénurie aiguë de puces demeure la réalité la plus pressante pour le marché. Tant que Nvidia restera l’unique fournisseur de la « meilleure architecture » de l’ère de l’IA, cet argument pèsera plus lourd que le bruit autour des montages financiers complexes.
Le verdict tombera fin août, à l’occasion de la publication des résultats trimestriels. Les investisseurs guetteront un mot plus que tout : « accélération ». Si les hyperscalers continuent d’annoncer des dépenses en hausse, le titre pourrait viser de nouveaux sommets. S’ils évoquent un plateau, ou si des preuves d’une efficacité accrue des modèles d’IA se multiplient, la valorisation généreuse de Nvidia sera de nouveau exposée. Entre le momentum et la charge de la preuve, le géant des puces joue son avenir boursier sur une question de rythme.
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