Nvidia change de braquet. Le géant des accélérateurs ne se limite plus à expédier des processeurs graphiques. Il conçoit des usines d’intelligence artificielle complètes, les finance via le marché obligataire et partage les revenus avec ses partenaires cloud. Une métamorphose qui resserre son emprise sur toute la chaîne de valeur.
25 milliards de dollars levés en une journée
Mardi, Nvidia a placé pour 25 milliards de dollars d’obligations. La demande a atteint 85 milliards, permettant au management de gonfler le volume et d’obtenir des conditions exceptionnelles. Le rendement des papiers à dix ans ne dépasse que d’un demi-point de pourcentage celui du Trésor américain, grâce notamment à un nouvel accord-cadre États-Unis-Iran qui a réduit les primes de risque.
Pourtant, Nvidia n’a aucun besoin pressant de liquidités. Son dernier trimestre a généré plus de 50 milliards de dollars de free cash-flow et les réserves se comptent en dizaines de milliards. L’opération est stratégique : le groupe construit sa propre courbe de taux, avec des échéances allant jusqu’en 2056. Un signal de confiance dans la durabilité de sa domination sur l’IA.
Le partage des revenus cloud, nouveau moteur
En parallèle, Nvidia expérimente un modèle inédit en Australie. Avec SharonAI Holdings, un contrat-cadre de six ans d’un volume pouvant atteindre 4,88 milliards de dollars a été signé. Le partenaire va construire 72 mégawatts de capacité supplémentaire, équipés de jusqu’à 40.000 Grace-Blackwell GB300. Mais au lieu d’un simple achat de matériel, Nvidia touchera une part des revenus cloud générés par cette capacité. Le modèle allège le fardeau capitalistique de l’opérateur et ancre plus profondément le constructeur dans la valeur ajoutée.
SharonAI a vu son action bondir de 25 % après l’annonce. Sa capacité totale atteint désormais 132 mégawatts, dont 102 déjà loués à des clients finaux. D’ici mi-2027, plus de 55.000 GPU Nvidia devraient tourner sur sa plateforme.
En Corée du Sud, Nvidia et SK Telecom ont dévoilé un projet de cloud IA à l’échelle du gigawatt. La première « usine à IA » devrait ouvrir en 2027. Les partenaires locaux incluent SK hynix, Naver, LG, Hyundai et Doosan, tous déployés sur la plateforme DSX de Nvidia.
La Chine reste un point d’interrogation
Le tableau se nuance dès qu’on regarde vers Pékin. La Maison-Blanche a autorisé une dizaine d’entreprises chinoises – Alibaba, Tencent, ByteDance, JD.com – à acheter le H200, le deuxième processeur IA le plus puissant de Nvidia, avec un quota de 75.000 unités par acheteur. Mais aucune livraison n’a eu lieu. Les autorités chinoises font pression pour bloquer ou examiner sévèrement ces commandes. La raison exacte du retrait reste floue.
Avant les restrictions à l’exportation, Nvidia détenait environ 95 % du marché chinois des puces IA, soit 13 % de son chiffre d’affaires global. Jensen Huang avait estimé le marché chinois de l’IA à 50 milliards de dollars pour la seule année en cours. Un potentiel aujourd’hui gelé.
Des comptes qui rassurent
Les résultats parlent d’eux-mêmes. Au premier trimestre de l’exercice 2027, clos fin mai 2026, Nvidia a dégagé 81,6 milliards de dollars de revenus, en hausse de 85 % sur un an. La division data center a contribué à hauteur de 75,2 milliards. Pour le trimestre en cours, la direction table sur environ 91 milliards, soit une progression de près de 95 %.
Trente-huit analystes conseillent l’achat (« Strong Buy »). Le titre évolue à 178,78 euros, environ 10 % au-dessus de sa moyenne mobile à 200 jours, mais toujours 12 % sous son record historique de mai. Le RSI à 47 témoigne d’une absence de tension excessive.
En Bourse, l’action a cédé 1,74 % le jour de l’émission obligataire, à 179,96 euros. Sur un mois, le repli atteint 5 %, même si la performance annuelle reste flatteuse (+44 %). Le plus haut sur 52 semaines culmine à 202,50 euros, soit 11 % au-dessus du cours actuel.
Le verre à moitié plein
Le marché anticipe une poursuite de l’ascension. Le cours cible moyen des analystes s’élève à 257,80 euros, soit un potentiel de hausse de plus de 40 %. Les investisseurs institutionnels regardent au-delà des fluctuations quotidiennes. Nvidia utilise son capital bon marché pour irriguer l’écosystème : il injecte des milliards dans des partenaires comme OpenAI et Anthropic, verrouillant ainsi sa place d’architecte indispensable du futur numérique.
L’assemblée générale du 24 juin pourrait fournir un catalyseur, mais le vrai levier reste le dénouement du blocage chinois – ou son enterrement définitif. En attendant, Nvidia cumule les munitions : une trésorerie pléthorique, une dette à taux privilégié et un modèle économique qui le transforme en rentier de l’IA.
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