Le métal jaune vit une situation pour le moins paradoxale. Alors que les tensions au Proche-Orient s’intensifient — avec la menace iranienne de bloquer le détroit d’Ormuz et des frappes israéliennes au Liban —, l’or aurait dû profiter de son statut de valeur refuge. Pourtant, l’once cède 1,09 % à 4 520,20 dollars, contre 4 569,90 dollars vendredi. La raison ? Un dollar porté par des indicateurs américains solides qui éclipsent les risques géopolitiques.
Les dernières données macroéconomiques changent la donne. L’indice ISM du secteur manufacturier américain a bondi à 54,0 points, son plus haut niveau depuis mai 2022, tandis que l’indice PMI de S&P Global s’établit à 55,1 points, au-dessus des attentes. Cette vigueur conjoncturelle réduit la pression sur la Federal Reserve pour assouplir sa politique monétaire. Le baromètre FedWatch donne désormais une probabilité de 40 % à un tour de vis de 25 points de base en décembre. J.P. Morgan Global Research table pour sa part sur un statu quo jusqu’à fin 2026, suivi d’une hausse de 25 points de base au troisième trimestre 2027. Le prochain test décisif sera le rapport sur l’emploi américain de mai, publié vendredi.
Sous la surface, la demande physique d’or affiche pourtant une vitalité spectaculaire. Au premier trimestre 2026, la valeur totale de la demande mondiale a bondi de 74 % pour atteindre 193 milliards de dollars. Le volume n’a progressé que de 2 % à 1 231 tonnes, signe que la flambée des prix a surtout dopé la facture. Les lingots et pièces d’investissement ont vu leur demande bondir de 42 % à 474 tonnes, soit le deuxième meilleur trimestre jamais enregistré, tirée par les investisseurs asiatiques. À l’inverse, la demande de bijoux a plongé de 23 % — avec des reculs de 32 % en Chine, 18 % en Inde et 23 % au Moyen-Orient —, conséquence directe des prix records.
Les banques centrales continuent d’alimenter ce mouvement de fond. Elles ont accumulé 244 tonnes nettes au premier trimestre, un volume supérieur à celui du trimestre précédent et à la moyenne quinquennale. La Pologne mène la danse avec 31 tonnes d’achats, portant ses réserves à 582 tonnes, malgré des déclarations ambiguës du gouverneur Adam Glapiński sur d’éventuelles ventes. La Chine a ajouté 7 tonnes pour atteindre 2 313 tonnes, soit 9 % de ses réserves totales. De nouveaux entrants comme le Guatemala, l’Indonésie et la Malaisie ont fait leur apparition sur le marché, parfois pour la première fois. Parallèlement, la Royal Mint britannique a enregistré une hausse de 94 % des ventes de produits en or, et la Chine a réduit ses avoirs en bons du Trésor américain au plus bas depuis 2008. Autant de signes que l’appétit pour le métal physique reste intact, même si les flux spéculatifs préfèrent le dollar à court terme.
Les tensions géopolitiques n’en continuent pas moins d’agiter les marchés. Les négociations indirectes entre Téhéran et Washington ont été interrompues, l’agence iranienne Tasnim évoquant des opérations militaires israéliennes accrues au Liban et des frappes américaines présentées comme de la légitime défense. Le régime iranien menace désormais de bloquer le détroit d’Ormuz et Bab al-Mandab. Le pétrole a réagi vivement : le Brent et le WTI ont grimpé jusqu’à 8 %. Mais l’or, cette fois, ne suit pas. La combinaison d’une économie américaine robuste, de rendements attendus plus élevés et d’un dollar fort neutralise le traditionnel réflexe de fuite vers le métal jaune.
Techniquement, l’once accuse un repli de 17 % par rapport à son pic de janvier à 5 450 dollars. Elle évolue 2,57 % sous sa moyenne mobile courte, avec une résistance majeure à 4 829,59 dollars. Le RSI de 49,8 n’indique pas de déséquilibre extrême, et la volatilité annualisée atteint 18,81 %. La prochaine réunion du FOMC les 16 et 17 juin sera déterminante : le président de la Fed, Kevin Warsh, devra trancher entre maintien des taux et inflexion. En attendant, le marché reste suspendu au verdict de l’emploi américain, seul capable de faire basculer la balance entre un or soutenu par la demande physique et un dollar toujours maître du jeu.
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