Paradoxe saisissant sur le marché de l’or : tandis que les banques centrales accumulent le métal jaune à un rythme soutenu – 45 % d’entre elles prévoient d’accroître leurs réserves dans les douze mois à venir –, le cours de l’once continue de reculer. Clôturant vendredi à 4 118,80 dollars, l’once a cédé 0,33 % sur la journée et 1,64 % sur la semaine. Depuis le début de l’année, la dépréciation atteint 5,14 %. Le sommet des 52 semaines, à 5 626,80 dollars (29 janvier 2026), s’éloigne désormais de 26,80 %, tandis que le plus bas annuel de 3 901,30 dollars (28 octobre 2025) n’est plus qu’à 5,58 %.
Ces mauvaises performances techniques s’accompagnent d’un signal baissier : l’once évolue nettement sous ses moyennes mobiles, notamment le fameux 200 jours à 4 539,07 dollars, sous‑côté de 9,26 %. Le RSI, à 43,4, reste en zone neutre, mais la volatilité annualisée à 30 jours de 27,01 % trahit la nervosité ambiante. Même les tensions géopolitiques – en particulier l’escalade verbale entre Washington et Téhéran et les inquiétudes persistantes sur le détroit d’Ormuz – n’apportent guère de soutien, le pétrole se stabilisant sous ses pics de guerre.
Une vague d’achats sans précédent dans les coffres centraux
Pourtant, les instituts monétaires ne ménagent pas leurs efforts. La Chine a acquis 480 000 onces (environ 15 tonnes) en juin, son plus gros achat mensuel depuis octobre 2023, portant ses réserves à quelque 2 346 tonnes. Il s’agit du vingtième mois consécutif de hausse pour Pékin. La Pologne n’est pas en reste : la banque centrale NBP a engrangé 82 tonnes depuis janvier, dont 19 tonnes rien qu’en juin. Son gouverneur, Adam Glapiński, assume une stratégie d’achat « sur la correction » pour atteindre l’objectif de 700 tonnes, contre 632,4 tonnes aujourd’hui. Selon une enquête du World Gold Council, 45 % des banques centrales interrogées comptent encore renforcer leurs avoirs dans les douze prochains mois.
En mai, le réseau des banques centrales avait déjà ajouté 41 tonnes nettes. L’Inde, de son côté, a vu ses réserves de change bondir de 7,26 milliards de dollars à 674,193 milliards de dollars la semaine au 3 juillet, la composante or passant à 105,205 milliards. New Delhi a également rapatrié plus de 168 tonnes d’or au cours de l’exercice 2026, ramenant la part détenue à l’étranger de 55 % à 22 %. La France a retiré 129 tonnes des coffres de la Fed de New York, où elle ne conserve plus aucune once. Conséquence : les stocks de la Fed new‑yorkaise ont fondu à environ 6 330 tonnes, contre 13 000 tonnes en 1973. Aujourd’hui, 59 % des banques centrales stockent leur or sur leur sol national, contre 41 % en 2024.
Le poids des taux et les discours restrictifs de la Fed
Le principal frein pour le métal jaune reste le discours monétaire américain. Dans son rapport semestriel du 10 juillet, la Fed – désormais présidée par Kevin Warsh – a jugé l’inflation « élevée », alimentée par les droits de douane, le conflit au Proche‑Orient et l’essor des infrastructures liées à l’IA. Le marché du travail reste stable avec un taux de chômage à 4,2 %. Plusieurs responsables ont durci le ton : le président de la Fed de Chicago, Austan Goolsbee, a prévenu que les anticipations autour du boom de l’IA pouvaient encore attiser les prix ; la gouverneure Lisa Cook s’est dite prête à relever les taux si l’inflation ne faiblit pas ; Philip Jefferson et Neel Kashkari ont également mis en avant des risques haussiers sur l’inflation. L’once a ainsi reculé trois jours de suite.
Dans ce contexte, les rendements réels sont passés de 2,00 % à 2,28 % pendant la correction du deuxième trimestre, qui a vu le prix chuter d’environ 4 650 à 4 000 dollars – soit 14 % de sommet à creux. Mark Haefele, chef de la stratégie d’investissement d’UBS, escompte néanmoins un reflux des rendements obligataires américains à moyen terme, car les prix du pétrole devraient rester sous leurs pics de guerre et l’inflation s’atténuer en cours d’année – un environnement potentiellement favorable à l’or.
Des objectifs très divergents chez les analystes
Les prévisions des banques d’investissement dessinent un éventail très large. Bernstein a relevé son objectif 2026 à 4 533 dollars, avec une cible de 4 375 dollars pour le second semestre, et table sur zéro à deux hausses de taux de la Fed. Bank of America a réduit son objectif à court terme tout en maintenant une opinion haussière de long terme. À l’opposé, DBS est devenu franchement optimiste : 5 000 dollars pour le troisième trimestre 2026, 5 300 pour le quatrième, puis 5 600 et 5 900 pour les deux premiers trimestres 2027. UBS vise 6 200 dollars, tandis que la Deutsche Bank fixe une fourchette basse à 4 000 dollars. JPMorgan a réduit son objectif de 5 708 à 5 243 dollars.
Metals Focus anticipe une consolidation estivale avant un rebond marqué, porté par la politique monétaire américaine, les tensions géopolitiques et l’investissement continu dans l’IA qui maintient l’inflation sous pression. En Inde, les bijoutiers consentent déjà des rabais allant jusqu’à 19 dollars l’once pour écouler leurs stocks face à la volatilité – signe que la demande des particuliers fléchit, alors que celle des banques centrales demeure inébranlable.
Saisonnalité et cycles : une fenêtre avant le retour de la vigueur
Selon une analyse de GoldSilver, la faiblesse actuelle s’inscrit dans un schéma saisonnier classique : juin et juillet constituent traditionnellement la période la plus molle, alors que d’août à février s’étend la phase la plus porteuse. Le ratio Dow Jones/or se situe aux alentours de 11, bien en dessous de sa moyenne historique de 15, ce qui suggère que l’or n’est pas suracheté comparé aux actions. Les achats massifs des banques centrales – conjugués à la raréfaction des réserves dans les coffres de New York – offrent un socle structurel à ce cycle, même si le marché financier reste pour l’heure sourd à ces signaux.
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