Il y a un paradoxe savoureux dans la trajectoire actuelle d’Eutelsat : l’opérateur satellite n’a jamais eu autant de contrats, de programmes souverains et de croissance dans son segment le plus prometteur — et pourtant, le titre continue de dégringoler. Depuis la publication des résultats annuels le 7 août, l’action a perdu 9,3 % sur 30 jours, dont 1,6 % lors de la dernière séance. Un découplage saisissant entre la substance industrielle et la perception du marché.
Le LEO décolle, les comptes suivent
Les chiffres livrés à l’occasion de l’exercice 2025-26 méritent pourtant qu’on s’y attarde. Le chiffre d’affaires consolidé s’établit à 1 235,9 millions d’euros, en repli de 0,6 % en données publiées mais en hausse de 3,0 % en like-for-like. Surtout, les revenus du segment LEO — les constellations en orbite basse — ont bondi de 69,5 % pour atteindre 297 millions d’euros, soit désormais un quart des revenus totaux du groupe.
Le net repli de la perte nette, ramenée de 1,1 milliard d’euros à 457 millions d’euros, témoigne d’un assainissement en cours. Mais ce redressement a un coût : la marge d’EBITDA ajustée a reculé de 54,4 % à 51,2 %, conséquence directe des investissements massifs nécessaires au basculement vers l’orbite basse. C’est précisément cette érosion de marge qui a déclenché la déroute boursière du 7 août, avec une chute de plus de 8 % en une seule séance.
L’Inde freine, l’Europe accélère
Pendant que les marchés digèrent ces chiffres, l’expansion commerciale du réseau OneWeb se heurte à un obstacle géopolitique de taille. En Inde, le lancement commercial des services OneWeb est retardé : le ministère de l’Intérieur et les agences de sécurité exigent des protections supplémentaires pour les réseaux satellitaires sous contrôle étranger. Un rappel cinglant que vendre de la connectivité orbitale, c’est aussi vendre un morceau d’infrastructure nationale — et s’exposer à la méfiance des régulateurs.
À l’inverse, sur le Vieux Continent, les jalons s’accumulent. Le consortium SpaceRISE, qui réunit Eutelsat, HispaSat et SES, a bouclé les négociations avec la Commission européenne et l’Agence spatiale européenne pour la constellation de connectivité sécurisée IRIS². Le programme, dont le volume d’investissement total dépasse 15,6 milliards d’euros, a franchi son étape « First Rendez-Vous », et Eutelsat est confirmé comme chef de file LEO du projet — une position centrale dans l’architecture de communication souveraine européenne jusqu’en 2040.
Des contrats qui ancrent la stratégie
Au-delà des mégaprojets, le carnet de commandes raconte une histoire convaincante. Il atteint 3,4 milliards d’euros, soit environ 2,7 fois le chiffre d’affaires annuel, dont 61 % liés à la connectivité. Le programme de défense français NEXUS apporte sa pierre : un appel potentiel CENTAURE pouvant atteindre 350 millions d’euros, dont 138 millions fermes sur les quatre premières années.
Dans les airs, le réseau OneWeb a franchi le cap des 800 avions équipés pour la connectivité embarquée, porté par de nouveaux engagements d’American Airlines, d’Air Canada et de Japan Airlines. Le directeur général Jean-François Fallacher insiste sur la pleine opérationnalité de la constellation et sur le rôle central du groupe dans l’infrastructure de communication souveraine européenne. En Afrique, le contraste est net : les revenus du géostationnaire ont chuté de 32 % sur l’exercice, tandis que l’activité LEO a presque doublé dans la région. La transition est en marche, mais pas assez vite pour combler immédiatement le vide.
Une trésorerie consolidée, des investissements en hausse
Côté bilan, la marge de manœuvre s’est élargie. Eutelsat a bouclé un programme de refinancement de 5 milliards d’euros, dont une émission obligataire de 1,5 milliard. Au 30 juin, la dette nette s’établissait à 1,46 milliard d’euros, soit un ratio dette/EBITDA de 2,32, avec une liquidité d’environ 2,3 milliards d’euros et près de 690 millions de lignes de crédit export inutilisées. La compensation C-Band de la FCC, d’un montant de 504 millions de dollars, apporte un soutien supplémentaire — même si les versements s’étaleront jusqu’en 2031.
Les investissements bruts vont passer d’environ 594 millions d’euros à près de 1,2 milliard cette année, pour soutenir une croissance LEO attendue à plus de 30 %. La direction vise à moyen terme, d’ici 2028-29, un chiffre d’affaires de 1,5 à 1,7 milliard d’euros et une marge supérieure à 60 %. À plus court terme, les actionnaires présents au 6 août percevront le 9 septembre un dividende final de 0,059 livre sterling par action.
Patience ou prudence ?
Morgan Stanley a ajusté son objectif de cours à 2,40 euros après examen des comptes annuels, et les plateformes d’évaluation automatisées pointent des signaux de rentabilité faibles. Le titre affiche néanmoins un gain de 9,6 % depuis le début de l’année, malgré un repli de 9,2 % sur le seul mois écoulé. Le débat entre investisseurs est tranché : les uns voient dans la pression sur les marges le prix inévitable d’une transformation profonde, les autres une érosion qui pourrait durer.
Le petit contrat signé avec l’équipementier canadien Clear Blue Technologies — entre 1 500 et 2 500 systèmes Pico-Plus pour le programme « Konnect WIFI », avec un accord triennal de fourniture et de maintenance attendu dans les prochaines semaines — illustre à sa manière l’écosystème qui se construit autour du groupe. Des briques modestes, mais qui racontent une histoire : celle d’un opérateur qui transforme sa flotte, ses contrats et sa géographie commerciale. Reste à savoir si les investisseurs auront la patience d’attendre que la Bourse rattrape l’orbite.
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