Le paradoxe est saisissant. Jamais Micron Technology (NASDAQ : MU) n’a affiché des comptes aussi flamboyants. Jamais, pourtant, le titre n’a semblé aussi fragile. La raison tient en trois lettres : CXMT. L’irruption du champion chinois de la mémoire DRAM sur la scène boursière de Shanghai a réveillé les cauchemars des investisseurs, qui redoutent une guerre des prix dans un secteur où la rareté fait loi depuis deux ans.
À Francfort, l’action a clôturé lundi à 721,10 euros, en repli de 16,35 % sur un mois et de 34,67 % sous son sommet des douze derniers mois. Outre-Atlantique, le titre est tombé sous les 780 dollars, contre 823,03 dollars vendredi soir. Une glissade qui entame sérieusement les gains spectaculaires accumulés depuis le début de l’année.
Le géant de Hefei bouscule l’ordre établi
L’élément déclencheur ? L’entrée en Bourse de CXMT sur le STAR Market de Shanghai le 27 juillet. L’opération a rapporté environ 8,55 milliards de dollars au quatrième producteur mondial de DRAM, dont le titre s’est envolé de 466 % dès le premier jour de cotation. Une démonstration de force qui ne doit rien au hasard : le groupe chinois a doublé sa part du marché mondial de la DRAM en un an, passant de 3 à 8 %, quand Micron conserve encore 22 % du gâteau.
Les ambitions de CXMT ne s’arrêtent pas là. Selon des informations rapportées par Reuters, le groupe étudie la construction d’une nouvelle usine de douze pouces dans le parc industriel de Yizhuang, à Pékin. Combinée aux sites existants de Shanghai et Hefei, la capacité mensuelle pourrait dépasser les 600 000 plaquettes de silicium, soit près de trois fois le niveau actuel. À l’horizon 2027, CXMT viserait 350 000 wafers par mois, un chiffre qui commence à tutoyer les 375 000 unités de Micron.
Pourtant, cette menace mérite d’être nuancée. Les Chinois excellent dans la DDR4, une technologie mature, mais ne font que commencer à s’aventurer sur le terrain de la DDR5. Surtout, ils restent absents du segment HBM, cette mémoire à très haute bande passante indispensable aux accélérateurs d’intelligence artificielle. C’est précisément là que Micron engrange ses marges. Apple, qui teste des puces de CXMT et plaide pour une exemption des restrictions commerciales américaines, ne changera pas la donne sur ce terrain-là.
Des contrats qui pèsent plus lourd que la spéculation
Les chiffres du troisième trimestre fiscal donnent le vertige. Le chiffre d’affaires a bondi de 345,8 % pour atteindre 41,46 milliards de dollars, avec un bénéfice ajusté par action de 25,11 dollars, nettement au-dessus des attentes. La marge brute a grimpé à 84,9 %, un niveau qui ferait pâlir d’envie les géants de la tech. Pour le trimestre en cours, Micron promet environ 50 milliards de dollars de ventes avec une marge de 86 %.
Cette rentabilité insolente repose sur des fondations solides : seize contrats clients à long terme, courant jusqu’en 2030, garantissent un volume minimal d’achats d’environ 100 milliards de dollars. Les clients ont d’ores et déjà versé quelque 22 milliards de dollars d’acomptes. Le patron de Micron, Sanjay Mehrotra, martèle que la demande liée à l’IA est bien réelle et devrait rester soutenue au-delà de 2027. Les hyperscalers ne le contredisent pas : Amazon vient de porter son budget d’investissement 2026 à 220 milliards de dollars, en citant explicitement la hausse des coûts de la mémoire.
Le marché, lui, reste sceptique. Le fabricant japonais Kioxia a émis un avertissement sur le second semestre, et l’investisseur Michael Burry a renforcé sa position vendeuse contre Micron. Les analystes, de leur côté, n’ont jamais été aussi divisés. ThinkEquity a relevé son objectif de cours de 60 à 900 dollars, tandis que plusieurs maisons affichent des cibles comprises entre 1 300 et 1 525 dollars. Le consensus se situe autour de 1 269 dollars, voire 1 308,59 euros côté européen, soit un potentiel de hausse de près de 83 % par rapport aux niveaux actuels.
Une correction qui n’efface pas la tendance de fond
D’un point de vue technique, le tableau est contrasté. L’action, qui évolue à 715,60 euros à Francfort, accuse un écart de 35,17 % avec son record de 1 103,80 euros. Elle se situe 16,23 % sous sa moyenne à 50 jours, signe que les positions à effet de levier ont été débouclées. Mais elle reste 56,18 % au-dessus de sa moyenne à 200 jours, et le RSI, à 43, suggère une approche de la zone de survente sans y être encore entré. Depuis le 1er janvier, le titre affiche tout de même une progression de 183,86 %, malgré une semaine noire soldée par un recul de 9,38 %.
Tim Cook, le patron d’Apple, a comparé la pénurie actuelle de mémoire à une « inondation centennale ». Une image forte pour décrire une rareté qui profite aux trois seuls acteurs capables de produire du HBM à grande échelle. La question qui taraude les investisseurs, à l’approche des résultats du 23 septembre, est simple : la ruée chinoise sur la DRAM classique suffira-t-elle à casser la dynamique des prix, ou l’appétit insatiable de l’IA continuera-t-il de porter le marché ? Les contrats verrouillés de Micron offrent une réponse, mais le marché, lui, n’a pas encore choisi son camp.
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