L’écart se creuse entre la performance opérationnelle étincelante de Nvidia et la frilosité relative de son action. Le titre a clôturé vendredi à 182,00 euros, cédant 0,80 %, mais affiche tout de même une progression de 13,55 % depuis janvier. Un gain honorable, certes, mais bien modeste au regard des 39 % engrangés en 2025, des 171 % de 2024 et des 239 % de 2023. Les investisseurs, habitués à des rendements exceptionnels, doivent désormais composer avec un rythme de croisière moins spectaculaire.
Deux géants asiatiques dans le giron de Jensen Huang
C’est pourtant une actualité dense qui a marqué la semaine. Jensen Huang, le patron de Nvidia, a multiplié les annonces stratégiques en Asie. Au Japon, il a rencontré les dirigeants de Toyota, Fujitsu, Kawasaki Heavy Industries, Fanuc et Kioxia pour sceller leur adhésion à la « Physical-AI-Coalition », une initiative visant à déployer l’intelligence artificielle dans les usines. « La prochaine frontière de l’IA se trouve dans le monde physique, et c’est une opportunité unique pour le Japon », a déclaré Huang. Trois grands noms de la robotique nippone — Kawasaki, Fanuc et Yaskawa — utilisent déjà les technologies de Nvidia.
Parallèlement, un accord bien plus colossal a été conclu avec la SK Group sud-coréenne, d’une valeur supérieure à 500 milliards de dollars. Cette alliance prévoit la construction d’une « AI-Factory » par SK Telecom, d’une capacité allant jusqu’à deux gigawatts, reposant sur la future architecture Vera-Rubin de Nvidia et les mémoires HBM4 de SK hynix. La première installation devrait entrer en service en 2027. Nvidia et SK hynix ont également scellé un partenariat de long terme pour le développement conjoint de mémoires à large bande passante. « La Corée du Sud a tout ce qu’il faut pour devenir une superpuissance de l’IA », a justifié Huang.
Ces annonces s’inscrivent dans un mouvement plus vaste : Séoul a dévoilé le même jour des initiatives avec des géants technologiques américains représentant un total de 950 milliards de dollars. Samsung a signé une lettre d’intention avec Broadcom pouvant atteindre 200 milliards de dollars. SK Group a par ailleurs conclu des accords avec Microsoft, Anthropic et AWS. Nvidia investit en outre un milliard de dollars dans le portail coréen Naver pour porter la capacité de son centre de données IA de 55 à 200 mégawatts, le financier Brookfield ajoutant jusqu’à neuf milliards de dollars. Ces annonces coïncidaient avec la visite du président Lee Jae Myung dans la Silicon Valley, accompagné des patrons de Samsung, Hyundai et Naver.
Un carnet de commandes qui rassure
Au-delà des partenariats, c’est le carnet de commandes qui constitue le principal rempart contre le scepticisme ambiant. La demande confirmée pour les puces Blackwell et Rubin atteindrait 1 000 milliards de dollars jusqu’en 2027. Huang avait précédemment évoqué quelque 500 milliards de dollars de commandes de puces IA pour les seules années 2025 et 2026. Ces chiffres témoignent de la profondeur de l’engagement des clients.
Les résultats opérationnels confortent cette dynamique. Au deuxième trimestre de l’exercice 2026 — clos le 26 avril — le chiffre d’affaires a bondi de 85 % sur un an, à 81,6 milliards de dollars, dépassant des prévisions déjà ambitieuses. Le bénéfice par action de 1,87 dollar a surpassé le consensus de 1,76 dollar. Le seul segment des centres de données a progressé de 92 %, à 75,2 milliards de dollars. Pour le trimestre en cours, Nvidia table sur un chiffre d’affaires de 91 milliards de dollars. Le conseil a relevé le dividende trimestriel à 0,25 dollar et autorisé un programme de rachat d’actions de 80 milliards de dollars.
Valorisation modeste, analystes partagés
Malgré ces records, le titre se négocie à un niveau jugé historiquement bas : le ratio cours/bénéfice attendu avoisine 23, bien en deçà de la moyenne de long terme de Nvidia. Les analystes de KeyBanc ont relevé leur objectif de cours à 330 dollars, tandis que Deutsche Bank reste prudente avec une recommandation « conserver » et une cible à 255 dollars. Le consensus des analystes situe l’objectif à 304,26 dollars.
Côté investisseurs, le tableau est contrasté. Plusieurs institutionnels comme Principal Financial Group ou Bleakley Financial Group ont renforcé leurs positions au premier trimestre, tandis que le fonds de pension du Michigan a allégé les siennes. Michael Burry, lui, a accru sa position courte via des options de vente, arguant que les géants du cloud comme Microsoft et Google représentent près de la moitié des revenus des centres de données de Nvidia — un risque si leurs plans d’investissement venaient à fléchir.
La croissance ralentit, mais reste exceptionnelle
Le ralentissement du rythme de progression est indéniable. Les analystes anticipent une croissance du chiffre d’affaires d’environ 219 % entre les exercices 2026 et 2029, contre près de 700 % sur les trois années précédentes. Pour une entreprise de cette taille, une telle cadence demeure remarquable. La moindre valorisation reflète davantage un réalisme accru qu’une dégradation fondamentale des perspectives.
Le prochain rapport trimestriel, attendu fin août, dira si le freinage du titre en 2026 traduit un véritable essoufflement des dépenses d’infrastructure IA ou une simple pause après des années de croissance exceptionnelle. D’ici là, les alliances japonaises et coréennes, conjuguées au matelas de commandes pluriannuelles, constituent les arguments centraux des optimistes, tandis que la pression concurrentielle sur le marché des centres de données reste sous étroite surveillance.
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