Le marché a-t-il déjà tourné la page des records ? Nvidia a beau avoir signé un trimestre historique, l’action évolue toujours nettement sous ses plus hauts. À 187,66 euros dans le courant des échanges à Francfort, le titre accuse un retard d’environ 7,3 % sur son sommet des cinquante-deux semaines, établi à 202,50 euros. Une contre-performance relative qui en dit long sur les attentes désormais placées dans le concepteur de puces.
Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes, une action qui temporise
Les résultats du deuxième trimestre de l’exercice 2027, publiés mercredi dernier, ont pourtant de quoi impressionner. Le chiffre d’affaires atteint 96,2 milliards de dollars, en progression de 106 % sur un an et de 18 % par rapport au trimestre précédent. Le segment data center, principal moteur, a généré 89 milliards de dollars, soit une hausse de 117 %. Le bénéfice par action de 2,22 dollars a dépassé les 2,09 dollars anticipés par le consensus, tandis que la marge brute s’est établie à 75,0 %, tant en normes GAAP que non-GAAP.
Pour le trimestre en cours, le groupe table sur environ 108 milliards de dollars de revenus, avec une fourchette de plus ou moins 2 %. Et pour l’exercice 2028, la direction vise une croissance de l’ordre de 70 %, là où les analystes plafonnaient à 45 % en moyenne. La réaction du marché, elle, reste tiède : mardi, l’action cédait 1,1 % à 187,90 euros, après 190,04 euros la veille. Sur douze mois, le titre affiche néanmoins une progression de 27 % et s’est nettement éloigné de son point bas de septembre.
Une stratégie d’écosystème qui s’étend bien au-delà des GPU
C’est dans ce contexte que Nvidia a annoncé, lundi, un investissement de 3,5 milliards de dollars en obligations convertibles dans MediaTek. Au cœur de l’accord : la reprise par le partenaire taïwanais de la plateforme NVLink Fusion. Concrètement, cette technologie offre aux hyperscalers et aux développeurs de modèles frontières un chemin prévalidé pour concevoir leurs propres puces XPU, tout en les intégrant à l’architecture rack-scale des usines d’IA de Nvidia. La coopération s’étend également aux PC et à l’automobile.
Cette opération s’inscrit dans une série d’annonces destinées à verrouiller l’écosystème. SpaceXAI prévoit ainsi d’utiliser les processeurs Vera pour accélérer ses applications d’IA agentique, notamment pour l’infrastructure de Grok et le premier satellite Starmind embarquant l’architecture Vera-Rubin-NVL72. L’accélérateur Groq 3 LPX est, lui, entré en production complète, Nebius devenant le premier fournisseur cloud à le déployer.
La nouvelle plateforme Vera-Rubin constitue le pivot de cette stratégie. Déjà en service chez CoreWeave, Google Cloud, Microsoft Azure, Oracle Cloud Infrastructure et Nebius, elle devrait représenter environ 20 % du chiffre d’affaires data center du trimestre en cours. Nvidia estime son potentiel de revenus à 40 milliards de dollars par gigawatt de capacité installée, contre 25 milliards pour la génération Grace-Blackwell, grâce à un débit par mégawatt jusqu’à trente fois supérieur.
La dette, angle mort d’une équation pourtant séduisante
Reste que cette trajectoire repose sur des hypothèses massives. Les engagements de livraison à long terme atteignent désormais 279 milliards de dollars, dont 267 milliards pour les seuls composants mémoire jusqu’à l’exercice 2029. Un carnet de commandes qui n’a de valeur que si Amazon, Microsoft ou Google concrétisent leurs investissements annoncés. AWS a d’ores et déjà signalé son intention d’intégrer deux millions de GPU Nvidia supplémentaires dans les deux prochaines années.
Les signaux positifs ne manquent pas : le backlog cloud des cinq plus grands hyperscalers dépasserait les deux billions de dollars, et leurs investissements cumulés dans l’infrastructure IA devraient atteindre environ 800 milliards de dollars en 2026, puis 1,3 billion en 2027. Les analystes de Baird ont d’ailleurs réaffirmé Nvidia comme leur « Top Large-Cap Idea » avec un objectif de cours de 500 dollars, misant sur des gains de parts de marché dans l’inférence et une réaccélération de l’IA agentique.
Mais la face cachée de cette expansion se trouve du côté du crédit. Nvidia mobilise, via des partenaires comme Apollo, BlackRock, Blackstone, Brookfield, Goldman Sachs et KKR, plus de 500 milliards de dollars de dette pour financer les infrastructures. En août, les émissions d’obligations d’entreprises ont dépassé d’environ 100 milliards de dollars leur volume habituel. Or, les rendements des Treasuries à trente ans ont récemment touché 5,22 %. Un scénario de hausse durable des taux renchérirait le coût de financement des centres de données et fragiliserait l’équation de croissance.
Un panel d’analystes interrogé par CNBC mardi a d’ailleurs relevé que les valeurs liées à l’IA se négociaient de plus en plus comme des titres de crédit sensibles aux taux. La relation avec Anthropic, sécurisée par un accord de calcul de 35 milliards de dollars, est également pointée du doigt : certains y voient une forme de « financement circulaire », Nvidia finançant in fine ses propres clients. Le management, lui, a prévenu que la hausse des coûts de mémoire et les goulots d’étranglement d’approvisionnement pourraient peser sur les marges.
Deux conditions pour que la machine ne s’enraye pas
Le scénario haussier reste valide tant que deux paramètres tiennent. D’une part, l’appel effectif des capacités par les hyperscalers ; d’autre part, une marge brute stable autour de 74 %. Dans ce cas, l’action pourrait converger vers la cible moyenne des analystes, voisine de 306 dollars. Les modèles plus optimistes, comme ceux de 24/7 Wall St., évoquent un objectif de 330 dollars à l’horizon 2030, sur la base d’un ratio cours/bénéfices anticipé d’environ 33.
À l’inverse, une dégradation des conditions de financement ou un ralentissement des investissements des géants du cloud exposerait une valorisation qui intègre déjà 70 % de croissance. Le prochain rendez-vous est fixé au 17 novembre, avec la publication des résultats trimestriels : elle dira si la promesse de 108 milliards de dollars se concrétise. Jim Cramer, le commentateur de CNBC, suggère quant à lui que Nvidia devrait envisager de redistribuer davantage son capital aux actionnaires. Une pression qui, à terme, pourrait redessiner les priorités financières du groupe.
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