L’or évolue au cœur d’un paradoxe. D’un côté, la Réserve fédérale américaine donne un coup de barre hawkish inattendu, ravivant les craintes d’une nouvelle hausse des taux. De l’autre, la demande physique des banques centrales continue de battre son plein, tandis que l’accord de paix américano-iranien rebat les cartes géopolitiques. Résultat : l’once se négocie autour de 4 378 dollars, après avoir encaissé une chute brutale de 160 dollars en séance.
Trêve au Moyen-Orient : le pétrole se détend, le dollar fléchit
Les États-Unis et l’Iran sont à un pas de sceller un accord de paix qui prévoit la levée du blocus du détroit d’Ormuz dans un délai de trente jours, assortie d’une trêve de deux mois ouvrant la voie à un nouvel accord sur le nucléaire. La réouverture de cette voie maritime, fermée de facto depuis les frappes de février, fait baisser les prix de l’énergie – le pétrole avait bondi de 23,5 % sur un an en mai, alimentant une inflation sous-jacente au plus haut. L’apaisement des tensions énergétiques soulage d’autant les banques centrales, à l’image de la BCE qui avait procédé à sa première hausse de taux depuis 2023. Mais le dossier reste fragile : Téhéran a publié des versions divergentes du texte, et les négociateurs doivent encore régler des points en suspens avant la signature prévue vendredi.
Kevin Warsh bouscule les attentes
Le 17 juin, la Fed a maintenu son taux directeur entre 3,50 et 3,75 % – le quatrième statu quo consécutif, largement anticipé. La surprise est venue du communiqué : Kevin Warsh, dans une déclaration de seulement 130 mots – contre plus de 300 d’ordinaire –, a supprimé toute référence à d’éventuelles baisses de taux. Le ton a radicalement changé.
Les nouvelles projections des membres du FOMC sont sans équivoque. Neuf des dix-huit participants voient désormais une hausse des taux d’ici la fin 2026 – cinq d’entre eux tablent sur un relèvement de 50 points de base, un sur 75 points. Le dot médian est passé de 3,4 % en mars à 3,8 %. Parallèlement, la prévision d’inflation pour 2026 a été relevée de 2,7 % à 3,6 %, et l’indice CPI de mai a atteint 4,2 %, marquant le troisième mois consécutif d’accélération de l’inflation sous-jacente.
Le plongeon de l’once, puis le rebond
Dans la foulée de l’annonce, l’or a dévissé. Parti d’un sommet intraday à 4 382 dollars juste avant la décision, il a chuté jusqu’à 4 218,99 dollars – une amplitude de 160 dollars qui a effacé les gains de plusieurs séances. Le métal jaune a toutefois repris pied dès la séance asiatique du lendemain, pour clôturer à 4 378,50 dollars. Sur les sept derniers jours, la progression atteint 3,5 %, et près de 7 % sur la semaine selon d’autres indicateurs. L’once reste toutefois distante de son pic à 52 semaines (5 626,80 dollars), dont elle est encore éloignée d’environ 22 %.
Le rebond s’explique en partie par l’affaiblissement du dollar consécutif à l’accord iranien, qui soutient le cours de l’or comme contrepartie de la devise américaine.
Les réserves des banques centrales : un socle inébranlable
Au premier trimestre 2026, les banques centrales ont acheté 244 tonnes d’or net, en hausse de 3 % par rapport à l’année précédente (contre 208 tonnes au trimestre précédent). Le mouvement s’est poursuivi en avril avec 17 tonnes supplémentaires. La Pologne a acquis 14 tonnes, portant ses réserves à 595 tonnes. La Chine a acheté 8 tonnes, sa plus forte prise depuis décembre 2024, prolongeant sa série d’achats à dix-huit mois consécutifs. Ces acquisitions structurelles, motivées par la diversification des réserves et la réduction de la dépendance au dollar, forment un plancher solide sous les cours.
Les grandes banques campent sur leurs objectifs
Malgré le durcissement monétaire, les maisons de Wall Street maintiennent leurs prévisions haussières. Goldman Sachs a certes retiré toute baisse de taux de son scénario 2026, mais a laissé son objectif de cours pour l’or inchangé à 5 400 dollars. J.P. Morgan anticipe un prix moyen de 6 000 dollars au quatrième trimestre 2026 et de 6 300 dollars d’ici la fin 2027.
Les marchés intègrent déjà ce changement de cap. Selon les contrats futures sur fed funds, la probabilité d’une hausse des taux d’ici décembre atteint 77 % – contre 24 % il y a un mois. L’outil FedWatch du CME l’estime pour sa part à 58 %. Cette divergence entre instruments reflète l’incertitude créée par la suppression des forward guidance, qui offre davantage de flexibilité à la Fed mais accroît les risques de surprise pour les investisseurs.
La véritable thèse haussière de l’or ne repose donc pas sur des taux d’intérêt bas, mais sur une demande incompressible des banques centrales et des tensions géopolitiques persistantes – deux piliers que le resserrement monétaire de Kevin Warsh n’a pas encore ébranlés.
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