Jamais le marché de l’or n’avait envoyé des signaux aussi contradictoires. D’un côté, les banques centrales accumulent à un rythme historique — plus de 244 tonnes au premier trimestre 2026, un niveau inédit. De l’autre, l’once a dévissé de près de 10 % en un mois pour clôturer la semaine à 4 239,70 dollars. Depuis son sommet de janvier à 5 626,80 dollars, la perte atteint déjà 25 %. Le recul depuis le début de l’année s’établit à 2,35 %.
Deux forces opposées expliquent ce retournement brutal. La première vient de la Banque centrale européenne. Après sept pauses consécutives, elle a relevé ses trois taux directeurs de 25 points de base le 11 juin, portant le taux de la facilité de dépôt à 2,25 % — une première depuis septembre 2023. Ce durcissement est directement lié au conflit iranien et à la fermeture du détroit d’Ormuz, qui a fait exploser les prix de l’énergie. La BCE anticipe désormais une inflation de 3,0 % en 2026 et a abaissé sa prévision de croissance à 0,8 %.
La seconde force, a priori paradoxale, est d’ordre diplomatique. Un accord de paix entre Washington et Téhéran semble imminent. Le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif a évoqué une finalisation possible « dans les 24 heures », tandis qu’un accord intérimaire sur la réouverture du détroit d’Ormuz pourrait être signé en marge du G7. Or, la flambée des prix du pétrole due au conflit alimentait les craintes inflationnistes et justifiait un resserrement monétaire durable. Un retour au calme affaiblit ce scénario et pèse mécaniquement sur l’or.
Aux États-Unis, l’inflation de mai a atteint 4,2 %, portée par une hausse de 23,5 % des prix de l’énergie. Les marchés intègrent désormais 70 % de probabilité d’un nouveau tour de vis de la Fed d’ici décembre 2026. La logique est implacable : des taux réels plus élevés renforcent le dollar et augmentent le coût d’opportunité de l’or, qui ne génère aucun rendement. L’effet refuge traditionnel de l’once face à l’inflation est neutralisé par la perspective de contre-mesures monétaires.
Sur le plan technique, le signal est clair. L’once a franchi à la baisse sa moyenne mobile à 200 jours pour la première fois depuis octobre 2023 — un classique signal de vente. Le RSI, à 36,1, flirte avec le territoire de survente, ce qui pourrait déclencher un rebond technique à court terme, sans pour autant inverser la tendance. Le prochain support majeur se situe désormais à 4 000 dollars.
La semaine s’annonce décisive avec la réunion du FOMC les 16 et 17 juin, la première sous la présidence de Kevin Warsh. Les marchés tablent à 97 % sur un statu quo. Tout l’enjeu réside dans le dot plot. Si les membres de la Fed repoussent la première baisse des taux à 2027, la pression sur l’or pourrait s’accentuer. À l’inverse, une fenêtre ouverte pour septembre provoquerait une vive contre-réaction. Warsh, qui a vivement critiqué la politique monétaire des vingt dernières années, pourrait marquer de son empreinte cette première réunion.
Dans ce climat baissier, les banques centrales ne faiblissent pas. La Chine a acheté 9,95 tonnes d’or en mai, portant ses réserves à 2 331,52 tonnes — soit la 19e acquisition mensuelle consécutive, la plus longue série depuis au moins 2015. En avril, les banques centrales ont ajouté 17 tonnes nettes supplémentaires, avec le retour d’acheteurs historiques et l’entrée de nouveaux venus du Guatemala, d’Indonésie et de Malaisie. La demande institutionnelle s’élargit donc sensiblement.
Pourtant, en Chine même, la fracture est nette. La demande de gros sur le marché civil est tombée à son plus bas niveau en seize ans, tandis que quatorze ETF aurifères ont subi des sorties de plus de 10 milliards de yuans (environ 1,48 milliard de dollars) en un seul mois. À l’échelle mondiale, la demande de barres et de pièces a bondi de 42 % au premier trimestre, à 474 tonnes — le deuxième plus fort trimestre jamais enregistré. Le World Gold Council chiffre la demande totale d’or à 193 milliards de dollars sur la période, en hausse de 74 %.
Malgré la chute, les analystes de J.P. Morgan Research maintiennent un objectif de 6 000 dollars l’once d’ici la fin de l’année. Ce scénario dépendra largement du signal donné par Kevin Warsh mercredi et de la réouverture effective du détroit d’Ormuz. Le vendredi 19 juin, le grand jour de dénouement des options ajoute encore une couche d’incertitude aux mouvements attendus.
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